Comme chaque semaine, voici La Booksletter, ou l’actualité à la lumière des livres. On tombe dessus comme on ouvre un livre dans le métro : au hasard, et pourtant ciblé. Entre Bernardo Valli, les architectes du trumpisme, l’autoportrait à l’ère du selfie et le cerveau des caractères chinois, la semaine s’éclaire par les marges.
TÉMOIGNAGE — Les villes du journaliste Bernardo Valli
Le journalisme est une sorte d’artisanat assurant la fonction d’un service public, estime l’Italien Bernardo Valli. Auteur de reportages aux quatre coins du monde, il a défendu l’idée de « la vérité du moment ». Passionné de littérature, de peinture, de cinéma, il a aussi écrit des essais littéraires sur les villes où il a séjourné. — Par Michel André
Città. Luoghi, abitanti, storie (1958-2015), Bernardo Valli
« Homère est nouveau ce matin et rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui. » Cette phrase de Charles Péguy est fréquemment citée pour appuyer l’idée de l’éternité des grandes œuvres. Mais on peut aussi en retenir le jugement sans indulgence qu’elle énonce sur la presse, le constat lucide du caractère éphémère des articles de journaux.
Qu’est-ce qui, de ceux-ci, résiste malgré tout au passage du temps ? Les informations qu’ils contiennent lorsqu’elles sont collectées avec soin et présentées avec rigueur, et leur qualité littéraire lorsqu’elle est présente. Le journaliste italien Bernardo Valli pense qu’il peut y avoir quelque chose de plus.
Une première collection de ses reportages, publiée il y a douze ans, s’intitulait La verità del momento. La formule peut sembler paradoxale : si la vérité n’est que celle d’un moment, est-ce encore la vérité ? Lire l’article
FINANCE — Comment et pourquoi l’argent mal acquis continue d’être blanchi
Everybody Loves Our Dollars: How Money Laundering Won, Oliver Bullough
Si l’argent « sale » correspondait au PIB d’un pays, celui-ci serait placé, selon la méthode d’évaluation choisie, quelque part entre la Russie et l’Allemagne. En 1998, les sommes générées par les mafieux, barons de la drogue, proxénètes, kidnappeurs, fraudeurs fiscaux, politiciens corrompus et autres malandrins représentaient en effet, selon l’estimation donnée par le président d’alors du FMI, Michel Camdessus, de 2 à 5 % du PNB de la planète.
C’est probablement beaucoup plus aujourd’hui car il faudrait ajouter les profits des contourneurs de sanctions de tout poil. Mais comment ces sommes colossales réintègrent-elles donc les circuits économiques dont elles sont en principe exclues ? Réponse désabusée du journaliste britannique spécialisé dans les questions financières, Oliver Bullough : sans trop de problèmes, à dire vrai, grâce à l’efficacité des techniques de « blanchiment ». Lire l’article
SOCIÉTÉ — La brièveté, art de l’essentiel ou symptôme d’épuisement ?
Breve elogio de la brevedad, Antoni Gutiérrez-Rubí
Dans un monde saturé d’informations, où l’attention se dilue au bon plaisir des réseaux sociaux, la brièveté est-elle une vertu ou une défaite ? demande le philologue espagnol Antoni Gutiérrez-Rubí, expert en communication et fin observateur des mutations contemporaines. Il explore cette question dans un essai dont le titre donne déjà la réponse : Breve elogio de la brevedad. Aussi concis qu’ambitieux, commente Darío Hernández sur le portail littéraire La revista de libros.
À l’ère de l’hyperconnexion, quand les sources de l’incohérence et de l’immédiateté l’emportent souvent sur celles « de la solidité et de la patience » que sont les livres et la réflexion lente, écrit Gutiérrez-Rubí, la pensée brève « peut-elle encore transmettre la complexité des idées profondes, ou n’est-elle plus qu’un outil d’optimisation du temps, réduit à des micro-stimuli superficiels ? » Lire l’article
RELIGION — Le bouddhisme, ou la violence sous la robe
The Robe and the Sword: How Buddhist Extremism Is Shaping Modern Asia, Sonia Faleiro
En 2009, les forces de l’État sri-lankais, affilié au bouddhisme, ont tué peut-être 70 000 Tamouls hindouistes en quelques mois. Aujourd’hui au Myanmar, les moines bouddhistes exhortent à tuer ou expulser les Rohingyas musulmans, dont un million de survivants s’entassent dans des camps en Thaïlande. La journaliste Sonia Faleiro est allée à la rencontre des bouddhistes d’Asie du Sud-Est et de leurs victimes.
Elle décrit ainsi les moines birmans : « Le jour, ils parcourent les rues en criant “Rohingya go home !”. Le soir, on les voit dans les bars de karaoké, fumant et absorbés dans leurs smartphones. » En rendant compte dans la Literary Review de ce livre « court mais puissant », l’essayiste indien Kapil Komireddi évoque le poète hindi Harivansh Rai Bachchan pour résumer les contradictions du bouddhisme. Lire l’article
ANTHROPOLOGIE — Le pédantisme au travers des âges
On Pedantry: A Cultural History of the Know-It-All, Arnoud S. Q. Visser
« Je vis dans le fatras des écrits qu’il nous donne / Ce qu’étale en tous lieux sa pédante personne. » Le Trissotin de Molière illustre « ce que tous les pédants ont de commun à travers les âges : la faculté de susciter l’antipathie face au comportement des “je-sais-tout” », écrit Arnoud Visser. Né dans une région rurale de Hollande, il avait un don précoce pour la langue châtiée et l’on se moquait volontiers de lui.
Il s’empare de vingt-cinq siècles de cette forme d’anti-intellectualisme, visant les lettrés de la Chine ancienne et les sophistes grecs, jusqu’à certains intellectuels français du XXe siècle, que nous ne nommerons pas.
Mais visant aussi, plus couramment, le « mansplaining », cette façon qu’ont certains messieurs d’expliquer aux femmes ce qu’elles savent mieux qu’eux, ou encore les obsédés de la police du mot juste ou de la bonne forme grammaticale. Lire l’article
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Crédits photo : L’Institut pour la Recherche sociale de Francfort dans les années 1930, domaine public
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
Source:
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