Peut-on débattre de l’identité nationale sans rien concéder à l’identitarisme ? Ce n’est évidemment nullement l’objectif du Rassemblement national, parti pour lequel nos traits culturels singuliers sont immuables et dénaturés par les influences postérieures. La France insoumise et Jean-Luc Mélenchon choisissent une posture inverse et proposent, avec la « nouvelle France », de construire un nouveau récit national, attentif à la « créolisation » du pays et soucieux de rompre avec les lieux communs du républicanisme officiel. Mais cette proposition est-elle aussi émancipatrice et inclusive qu’elle le proclame ? N’est-elle pas, en définitive, exaltation des particularismes minoritaires, laquelle donne, en s’y opposant, une légitimité inespérée à l’idée folle de « grand remplacement » ?
Qu’il provienne de l’extrême droite ou de celles et ceux qui la combattent, il convient de se garder d’essentialiser les appartenances, c’est-à-dire, comme le souligne l’historien Pascal Blanchard, dans un récent entretien au Monde, de « fédérer et d’exclure ». Cette tentation repose sur une mauvaise philosophie et sur une politique irresponsable.
Certes, il serait déraisonnable de ne pas reconnaître l’existence de communautés d’appartenance qui déterminent l’horizon de sens à partir duquel l’individu peut se raconter. Mais ces communautés ne doivent pas être considérées comme des ensembles homogènes quant aux valeurs et aux significations : nous possédons en effet une pluralité d’identités significatives, lesquelles se sont construites dans le dialogue avec le passé. Ce dernier n’est pas, pour autant, un déterminisme : l’identité n’est pas une chose, un donné, mais une activité, dès lors soumise au changement. Nous ne nous contentons pas de suivre les traditions, comme le pensent les nostalgiques d’un temps imaginé, nous les créons.
Récit de soi
La pertinence de la distinction entre « eux » et « nous », à laquelle se réfèrent ces nostalgiques, impliquerait la possibilité de répondre à la question de savoir qui est ce « nous ». Mais il n’y a jamais une seule réponse possible : le philosophe américain Kwame Anthony Appiah évoque un « symptôme de la Méduse » pour résumer le risque que l’on encourt à vouloir imposer une identité considérée comme la seule authentique. On voit mal comment le débat annoncé pourrait s’en tenir éloigné. Nous pouvons « vivre ensemble sans une religion commune ni même l’illusion délirante d’avoir une ascendance commune », écrit encore Appiah dans Repenser l’identité. Ces mensonges qui nous unissent (Grasset, 2021).
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Source:
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