Pedro Gunnlaugur Garcia ouvre À pleins poumons (trad. Hadrien Chalard), sur une scène de fatigue maternelle presque scandaleuse par sa franchise. Jóhanna dépose sa fille à la maternelle, l’embrasse, puis éprouve un soulagement immédiat à l’idée d’une semaine sans elle. Cette entrée en matière donne le ton : ici, les sentiments ne se présentent jamais sous une forme pure, mais mêlés, contradictoires, troués par l’épuisement, la honte et le besoin de tenir encore.
Le texte installe d’emblée une voix qui refuse l’édification et préfère les zones troubles de l’expérience. « Même si Jóhanna l’aimait de tout son cœur, elle se sentait soulagée à l’idée de passer une semaine entière sans la voir. »
Une saga contre le récit bien rangé
Le roman bascule ensuite dans une ampleur inattendue. À partir d’une boîte à chaussures et d’un livre écrit par le père de Jóhanna, le récit se déplie en saga familiale, reliant des ascendances italiennes et vietnamiennes, des départs, des guerres, des transmissions bancales.
Le geste est beau : faire d’un roman familial non un monument de filiation, mais une machine à déterrer des vies mal racontées, mal comprises, parfois même mal héritées. « Ce n’étaient que des noms, dépourvus à ses yeux de toute signification, sur une feuille de papier. » Ou comment rendre du poids, du souffle et du désordre à des noms d’abord inertes.
Ce qui frappe alors, c’est la manière dont Garcia conjugue le romanesque le plus ample et une attention presque cruelle aux accidents minuscules. La grande histoire passe par des détails grotesques, des croyances familiales, des ratés du corps.
L’épisode des olives, transmis de génération en génération comme un antidote absurde contre la guerre, résume cette logique : le salut y prend la forme d’un rite ridicule, à la fois comique, sinistre et profondément émouvant. L’emphase cosmique y côtoie aussitôt le burlesque le plus matériel : « Voilà comment Enzo échappa aux manœuvres destructrices de l’univers qui l’auraient sans aucun doute réduit en poussière, entraînant par la même occasion la fin de cette saga familiale. »
Le grotesque comme mémoire du malheur
C’est sans doute l’une des grandes réussites : ne jamais séparer la douleur de l’incongru. La guerre, l’exil, la conscription, la peur de mourir, tout cela circule dans une matière narrative saturée de drôlerie inquiète. Le rite des olives, poussé jusqu’à l’allergie et à la catastrophe domestique, ne sert pas seulement de motif familial.
Il montre comment les lignées fabriquent leurs légendes à partir d’erreurs, d’affolements et de récits trop souvent répétés. « Le rite initiatique avait échoué. La famille était sous le choc. Pas de cancer. Pas de certificat médical. Il était allergique à son seul salut. » Rarement l’héritage aura paru à ce point grotesque et tragique dans un même mouvement.
Cette tonalité permet au roman d’éviter deux pièges opposés : la fresque patrimoniale d’un côté, le roman conceptuel de l’autre. Garcia ne sacralise jamais sa généalogie narrative. Il la malmène, l’ouvre aux bifurcations, aux récits rapportés, aux croyances invérifiables. La scène des femmes volantes, les récits de grand-mère, l’incertitude constante entre fabulation et vérité installent une mémoire vibrante, mais instable. Le roman avance ainsi dans un régime de demi-crédulité où l’imaginaire n’annule pas le réel : il le travaille, l’épaissit, lui donne une profondeur légendaire sans jamais le purifier.
L’amour, ici, n’a rien d’ornemental
La rencontre entre Thảo et Anthony déplace encore le sujet. Le romanesque amoureux arrive, mais sans mièvrerie, dans une tonalité de manque, de gêne et de projection. Thảo regarde ce jeune homme depuis sa fenêtre, l’imagine, le rêve, voudrait l’approcher moins pour l’embrasser que pour le nourrir. « Elle ne voulait pas de baiser. Seulement lui donner à manger. » Tout est là : le désir passe par le soin, mais un soin encore imaginaire, maladroit, empêché par la langue et la peur du ridicule. Cette retenue donne à la scène une intensité singulière, à rebours des romans d’initiation sentimentale plus démonstratifs.
Le livre trouve même, dans la scène du lapin dessiné sur la lune, une forme de condensation presque parfaite. Chez Thảo, l’image ouvre un possible de douceur, de jeu, de croyance partagée. Chez Anthony, la même vision fait remonter la culpabilité, la guerre, la paternité laissée en suspens. « Le lapin était là, échoué sur la lune. »
Tout le roman tient dans cette image renversée : la légèreté y devient échouage, la rêverie y garde la trace d’une blessure. Garcia excelle à produire ces points de bascule où la poésie n’adoucit rien, mais rend le dommage plus visible.
Un futur qui n’apaise rien
Le cadre d’« Automne 2089 » n’ajoute pas un simple décor d’anticipation. Il donne au roman une pression supplémentaire. Les expériences immersives de Jóhanna, la difficulté à « expliquer la chronologie », puis surtout les notations sur le ciel altéré par des pulvérisations chimiques composent un horizon d’effondrement discret, jamais martelé, mais tenace.
L’avenir ne sert pas ici à projeter une dystopie spectaculaire, il prolonge la logique intime : vivre, c’est hériter d’un monde déjà abîmé, d’une famille déjà trouée, d’un récit déjà incomplet.
À pleins poumons impressionne ainsi par sa capacité à tenir ensemble la fresque et l’écharde, l’hilarité et l’accablement, le conte familial et l’angoisse historique. Le roman ne se contente pas de raconter une lignée : il montre comment on survit dans les récits des autres, comment on déforme ce qu’on transmet, comment le corps lui-même devient archive de la peur. C’est un récit ample, nerveux, souvent très drôle, mais dont la drôlerie ne protège jamais du chagrin. Il laisse surtout une sensation rare : celle d’avoir lu une histoire qui respire large tout en gardant, sous chaque phrase, une pointe d’asphyxie.
Première pression, le 15 mai.
Par Victor De SepausyContact : vds@actualitte.com
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