Moins connue que d’autres services de renseignement, la DNRED joue un rôle clé dans la lutte contre les trafics ou encore le contournement des sanctions internationales. Franceinfo a pu rencontrer certains de leurs agents, normalement tenus au plus grand secret.
Jamais Julie* n’avait parlé à un journaliste et pourtant elle paraît à l’aise lors de notre rencontre. Le lieu de l’entretien y est pour beaucoup. Attablée à l’arrière-salle d’une brasserie parisienne, elle est ici dans son second bureau, ce genre d’endroits « neutres », où elle « traite » avec des « sources humaines ». C’est le jargon de cette douanière, chargée de discuter avec des informateurs, ceux qui côtoient les criminels ou les terroristes. Son employeur est la très discrète Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED).
« J’interviens au tout début d’une affaire », explique-t-elle. Une simple plaque d’immatriculation ou une adresse peuvent ainsi lancer des enquêtes. Parmi ses réussites, elle évoque l’arrestation, à un péage, d’une voiture remplie de 350 kg de cannabis et remontant d’Espagne. « Me dire qu’on a fait un dossier grâce à mon renseignement, c’est gratifiant », déclare Julie, « mais il faut trouver le juste milieu et ne pas faire n’importe quoi avec les sources ».
Deux règles sont immuables. Premièrement, les « aviseurs » ne doivent jamais participer aux méfaits, de près ou de loin. Deuxièmement, ces informateurs sont payés si les renseignements donnés sont fiables. « Dès le départ, c’est prévu de rémunérer nos sources. Même si elles ne sont pas motivées par cela quand elles nous parlent, on les prévient tout de suite. » C’est légal, financé par un fonds spécial gouvernemental ; les montants sont, eux, confidentiels. Malgré notre insistance, le secret de l’Etat l’emporte sur la transparence. « Il faut être honnête, les sources ne sont pas déçues. En douanes, on paye bien », concède-t-elle. Ces paiements en liquide, remis dans des enveloppes, atteindraient parfois plusieurs milliers d’euros. « Tout est possible. »
L’argent ne fait pas tout. Pour mettre en confiance ces informateurs, qui risquent leur vie s’ils sont confondus, elle n’a pas de méthode préétablie, mais agit au « feeling ». Et cela diffère selon leur genre. « Pour les femmes, c’est compliqué. Je me considère parfois comme une assistante sociale, car on parle beaucoup de leur vie privée avant d’échanger librement. » Et les hommes ? Rire gêné. « Ils veulent impressionner, se vanter, décrit Julie. Ils disent souvent avoir beaucoup d’informations, mais il faut faire le tri, et se concentrer sur l’essentiel. » Objectif : les faire parler, sans parler de soi. Une discipline valable aussi dans sa vie privée, avec ses proches.
« Certains savent que je suis douanière, mais ils pensent que je fais du contrôle routier. »
Julie, agente de la DNREDà franceinfo
Julie travaille dans une antenne du Grand Est, mais la majorité des employés de la DNRED opèrent au siège d’Ivry, en région parisienne. Pour y pénétrer et organiser notre reportage, il a fallu plusieurs rencontres préalables, un accord ministériel, et des conditions strictes, dont celle d’être accompagnés en permanence par une membre du cabinet de direction. Si ce service a accepté de nous entrouvrir exceptionnellement ses portes, c’est qu’il a un impératif de notoriété pour pouvoir recruter. La DNRED compte moins de 800 agents, alors que ses missions ne cessent de s’élargir. Une unité de renseignement fiscal, composée de 100 enquêteurs spécialisés, doit ainsi voir le jour mais, selon nos informations, la plupart des postes n’ont toujours pas été pourvus à ce jour. Des difficultés déjà pointées par la Cour des comptes fin 2024.
La DNRED mise donc sur de jeunes profils pour étoffer ses rangs. Alma* peut en témoigner. Elle n’a fait que quelques années en douanes classiques avant d’arriver à la DNRED, au sein d’un service spécialisé dans la contrebande économique. Cette enquêtrice doit repérer les exportations illicites d’armes, mais aussi de biens à double usage, comme des composants électroniques qui peuvent servir autant aux lave-linges qu’aux têtes de missiles. La Russie est bien sûr sa principale source de préoccupation. « Ce ne sont pas ces matériels qui sont problématiques, c’est la destination. Et depuis la guerre en Ukraine, on sait qu’ils servent contre la population ukrainienne », explique Alma.
Elle raconte ainsi avoir commencé à pister des exportations de semi-conducteurs, appelés « wafers », vers l’industrie de guerre russe, à l’automne 2023. Les vendre à la Russie est en effet interdit depuis 2022 et le début de la guerre en Ukraine. Elle remarque alors les drôles de pratiques d’une société française. « Avant 2022, cette société exportait directement vers la Russie. Et comme par hasard, dès que les sanctions sont appliquées, on voit apparaître tout un tas de nouveaux destinataires qu’on ne connaît pas, situés en Chine, au Kazakhstan, en Turquie… En général, ici, on se méfie des coïncidences ! », raconte-t-elle.
Commence un travail de fourmi pour prouver que, derrière ces pays rebonds, le véritable acheteur est russe. En épluchant les déclarations douanières, Alma recense une dizaine de livraisons, d’une valeur estimée à 500 000 euros. Elle remarque alors une incohérence sur un colis censé partir pour Istanbul : alors que l’adresse du destinataire est bien en Turquie, à la case « pays de destination », il est inscrit « Russie », et l’indicatif « RU » figure à la ligne précédente. Une boulette des contrebandiers.
L’actionnariat mouvant de l’entreprise interpelle aussi Alma. « Peu avant le début de la guerre, la société française est rachetée par une entreprise allemande qui elle-même est rachetée par une société située au Kazakhstan », précise-t-elle. En tirant le fil, la DNRED comprend que les Kazakhs sont détenus par une maison mère… russe.
Un cas d’école de prédation économique, selon elle. « On a un savoir-faire, on a des pépites technologiques, donc forcément on attire les sociétés étrangères. » Quand ils doivent s’expliquer face aux douaniers, les Français vendant illégalement ces biens se disent parfois sans solutions.
« C’est le commerce, certains privilégient la survie de leur entreprise. Ils doivent continuer de vendre, et font donc le choix de travailler avec la Russie. »
Alma, agente de la DNREDà franceinfo
L’enquête, qui a donné lieu à une perquisition et des auditions, a été bouclée récemment et pourrait déboucher sur un procès. Le nom de l’entreprise reste secret pour protéger d’autres dossiers à venir. « La Russie, c’est 60% de notre travail », glisse Alma. Et chaque livraison empêchée est pour elle une manière de sauver des civils depuis son bureau. « Tout ce qu’on entrave, on se dit que ce sont des missiles en moins sur les têtes ukrainiennes. On sait qu’on n’arrête pas tout, mais on fait notre maximum… »
Ce travail de bureau, invisible mais efficace, est le cœur de métier de la DNRED. C’est aussi pour cela que beaucoup de portes resteront closes. La pièce où nous interrogeons Alma a ainsi été « nettoyée ». Elle n’est, semble-t-il, pas son lieu de travail. Et de toute façon, quelle importance ? A cet étage, il n’y a que des portes de bureau sans nom, desservies par des couloirs impersonnels. Ça et là, des broyeurs papier et des ordinateurs sont barrés du sigle rouge « SECRET » en fond d’écran : ce sont des « stations blanches », des postes conçus pour désinfecter ses disques durs et clés USB.
Une salle semble résister à cette aseptisation : celle de la cyberdouane. Il s’agit d’un bureau ouvert à la décoration improbable, où règne une ambiance potache. Le chef Nicolas* nous y reçoit. Ici, les thématiques sont plus classiques : ça cause contrebande de tabac, de médicaments, et drogue, bien sûr.
« La douane, c’est la police de la marchandise, et nous on fait cette police sur le web. »
Nicolas, chef de la cyberdouane de la DNREDà franceinfo
Si ces enquêteurs parcourent les forums du darknet et les chaînes Telegram, ils ne cherchent pas les consommateurs. « On ne bosse que sur le haut du spectre, notre but est de couper la branche sur laquelle beaucoup sont assis. C’est là qu’on met de véritables coups d’arrêt au trafic, car les trafiquants doivent ensuite se réorganiser », explique le responsable. La DNRED a ainsi accroché plusieurs plateformes à son tableau de chasse : « La Main noire », « French Deep Web », « Le Monde parallèle », « Cosa Nostra » ou encore « Deep French Anti System ».
Pour réussir ces coups, ces agents un brin geeks observent patiemment. « On travaille avec pas grand-chose : des abonnés, des circuits de paiements, des données de connexion, des images… Cela peut prendre plusieurs années. » Ils n’ont pas non plus, assure Nicolas, de porte dérobée pour accéder secrètement aux messageries, dispositif que le gouvernement avait échoué à rendre obligatoire en 2025.
Pour désanonymiser des trafiquants, ils appliquent leurs ruses, « des secrets de cuisine » bien gardés « pour garder un temps d’avance ». Ils peuvent aussi s’infiltrer, une technique prévue par la loi mais avec des restrictions : pas d’incitation, pas d’achat. Une méthode risquée, car si les agents sont démasqués, les criminels peuvent chercher à se venger en jetant en pâture leurs identités. « En cas de faute de manipulation, notre sécurité est en jeu. On est hyper formés, mais on n’est jamais à l’abri. »
Une fois les cibles identifiées, la surveillance devient réelle et se déplace sur le terrain. C’est ainsi qu’en 2024, les agents ont repéré deux fermes de cannabis près d’Etampes (Essonne). Elles étaient bien dissimulées : système de ventilation silencieuse, plusieurs compteurs d’électricité pour ne pas éveiller les soupçons… C’était sans compter sur l’hélicoptère à caméra thermique déployé pour l’occasion. « Et là, la chaleur était hors norme. La maison était toute blanche, alors que le reste était beaucoup plus froid. » La perquisition a révélé une plantation très ordonnée, des centaines de pieds, ainsi qu’un fonctionnement et du matériel professionnels. Des complices ont été arrêtés dans toute l’Ile-de-France. La preuve, pour Nicolas, que « personne n’est intouchable ».
* Tous les prénoms ont été modifiés pour des raisons de sécurité.
Source:
www.franceinfo.fr





