Au départ, une femme qui écrit seule, apprend seule, vend seule. Jessica Mazencieux raconte avoir achevé un premier livre en 2019 Mumpreneur et même pas peur !, puis s’être heurtée très vite aux refus des maisons d’édition, ou à des propositions à compte d’auteur. « On me demandait 3000 euros alors non, ça ne m’a pas parlé. »
Elle tranche donc sans hésitation : « Je me dis, déjà, commencer par ne pas dépenser cette somme, c’est un gain. Alors autant choisir une autre voie. » Et la voici optant pour l’autoédition, moins par posture que par nécessité, et par goût farouche de l’indépendance.
Lili, ma liberté chérie
Une liberté qu’elle lie d’emblée à une relation directe avec ses lecteurs : à chaque nouveau livre, elle montait sur Facebook un concours où ses lecteurs lui proposaient des défis et des mots à intégrer au texte. « C’est vraiment quelque chose que je voulais garder. » Derrière cette formule, il y a une manière d’écrire avec son premier cercle, de faire du livre un objet vivant, encore poreux à celles et ceux qui le lisent.
Traductrice d’anglais et d’allemand, habituée à se plonger dans des univers techniques, elle applique la même méthode à l’édition indépendante. Elle apprend KDP, la fabrication, les usages, la diffusion. « J’ai tout fait toute seule. » La mise en page, dit-elle, fut « une sacrée galère », mais le plus rude restait à venir : faire connaître ses livres. Le premier, reconnaît-elle, s’est d’abord vendu « à ma famille, mes amis. » Puis, à force de marchés de Noël et de rencontres, le lectorat s’élargit enfin au-delà des proches.
Son premier titre, conçu comme un guide romancé pour encourager des femmes à créer leur activité, s’enracine dans son propre parcours. Travaillant à domicile, mère de trois garçons, elle observe les femmes devant l’école, entend leurs doutes, leurs phrases d’autodépréciation. « Je passe un entretien d’embauche mais je ne suis pas capable. »
Maman, et plus si affinités
Cette petite musique, elle veut la contredire : « Quand tu es maman, tu peux gérer au minimum une multinationale. » Les lectrices plussoient et la remercient de ce que ses livres les ont aidées à créer leur entreprise. « Ça les encourageait », reconnaît-elle en toute simplicité.
L’écriture, chez elle, accompagne aussi des secousses plus intimes. Jessica Mazencieux glisse qu’à chaque livre correspond une rupture, un déplacement de vie, une mue. Perchée et culottée, son texte le plus autobiographique, fut aussi le plus difficile à présenter. « J’ai écrit ce livre, mais je voulais que personne ne le lise. » Ce paradoxe, dit-elle, l’a pourtant libérée. Après cet ouvrage, elle se sent davantage légitime, moins tenaillée par le syndrome de l’imposteur. « J’ai vraiment beaucoup plus assumé mon côté écriture. »
C’est ici que s’inscrit Dieu a un plan, moi j’ai une réunion à 14 heures, d’abord lancé en autoédition. Le texte circule, prend, enfle. Jessica Mazencieux raconte une mécanique presque artisanale, mais poussée à saturation : annonces remises en ligne sur Vinted, relais dans les groupes de lecture Facebook, colis préparés à la chaîne. « Il y a eu des fois où j’ai envoyé 30 livres par jour. » Jusqu’à l’épuisement.
« À deux heures du matin, j’en pouvais plus. » C’est alors qu’elle écrit à Guy Trédaniel, dans un mail plus franc que tous les précédents : « Je suis une autoéditée depuis le mois de juin et là, vraiment, je ne m’en sors plus, j’ai vraiment besoin d’un éditeur. »
Alors un livre hors norme ?
Le roman s’ancre dans un quotidien saturé, celui d’Ariane, publicitaire surorganisée, mère, compagne, femme prise dans l’accélération permanente. Tout est cadré, anticipé, contrôlé, jusqu’au moment où une fissure apparaît. Une Voix (intérieure ?) surgit, dérangeante autant qu’insistante, et qui oblige Ariane à changer de point de vue.
Jessica Mazencieux construit un parcours lisible, progressif, où le contrôle cède peu à peu face à l’écoute de soi. Rien de spectaculaire pourtant : la force du texte tient justement à son refus du grand geste. Le changement s’opère dans les interstices, dans les moments d’épuisement, dans ces instants où le vernis craque. Cette construction, patiente mais tendue, donne au roman une cohérence solide, presque organique.
Mais l’ouvrage ne se réduit pas à ce strict cheminement. Il se distingue aussi par une tonalité singulière, nourrie d’un humour constant, parfois acide, souvent tendre. Le monde de la publicité, les routines familiales, les injonctions contemporaines deviennent matière à une satire légère mais précise. Les slogans qui surgissent dans l’esprit d’Ariane, comme des réflexes absurdes, offrent un contrepoint comique particulièrement réussi.
Reste, surtout, cette impression persistante de vérité. Jessica Mazencieux écrit comme on parle après coup, sans masquer les contradictions, sans lisser les aspérités. Le texte ne cherche pas à convaincre : il expose, il partage, il avance à découvert. Cette sincérité donne au roman une résonance particulière, notamment dans sa manière de capter une fatigue contemporaine, celle de devoir tout maîtriser sans jamais s’autoriser à lâcher prise.
En cela, Dieu a un plan, moi j’ai une réunion à 14 heures dépasse largement le cadre du récit individuel. Il touche à quelque chose de collectif, de diffus, mais immédiatement reconnaissable. Et c’est précisément parce qu’il ne cherche pas à théoriser cette expérience qu’il parvient à la rendre sensible, presque évidente. Une lecture à la fois légère et profondément juste, qui doit beaucoup à une qualité devenue rare : l’honnêteté.
Et soudainement, la vie change
La réponse lui arrivera quelques jours plus tard, à 5 h 47 du matin. Elle s’en souvient précisément. Guy Trédaniel lui demande de le rappeler. Puis lui dit : « J’ai passé ma nuit à lire votre livre. J’ai trouvé ça incroyable. » Pour l’autrice, le moment a valeur de bascule. D’autant plus que, confie-t-elle, Trédaniel était « l’éditeur de [ses] rêves. »
Guy Trédaniel, fondateur de la maison éponyme, reconnaît volontiers ce coup de cœur, qui prit forme sur Amazon. « Comme tous les éditeurs, je regarde les livres et les classements et son ouvrage était en très bonne place », assure-t-il à ActuaLitté. La lecture achève de le convaincre : « L’histoire d’Ariane Leroy résonne terriblement avec notre époque : nous sommes accablés par le travail, et un beau jour, une voix nous suggère de tout changer. Et le répète, encore et encore. »
Cela jusqu’à la prise de conscience : englouti par le quotidien, on s’agite, en oubliant l’essentiel. « Faire évoluer son existence, c’est le propre des ouvrages de développement personnel que les éditions Trédaniel proposent. Et en fermant le roman de Jessica, j’avais cette envie de l’aider à devenir une autrice qui compte », poursuit-il.
« Jessica avait tout à gagner avec un éditeur, à commencer par une plus large audience. D’ailleurs, elle était surchargée de demandes de libraires sollicitant son roman et faisait les colis elle-même. » Une publication qui, en somme, répond à l’ouvrage lui-même, que d’aller à la rencontre de la vraie vie.
“Ariane n’avait plus besoin de contrôler la vie…”
Le contrat est signé en octobre, la version du Courrier du Livre paraît ensuite le 5 mars. Entre-temps, elle a tenu à poursuivre l’autoédition jusqu’au dernier moment, comme pour ne pas rompre trop vite avec ce geste inaugural : tout porter soi-même, jusqu’à la limite.
Aujourd’hui, Jessica Mazencieux voit son roman poursuivre sa route jusque sur scène, dans une adaptation théâtrale dont elle a conservé les droits. Elle en parle avec la même stupeur joyeuse que pour ses débuts. « Je trouve ça tellement incroyable. » Mieux : ses droits théâtraux seront reversés à une association qui aide les enfants malades. « Je donne tous mes droits pour ça. »
Chez elle, le livre reste ainsi lié à une expérience vécue, à un élan collectif, à une circulation de forces plus large que la seule carrière d’autrice. Une trajectoire née dans la débrouille, consolidée par les lectrices, puis reconnue par l’édition établie, sans jamais perdre son point d’origine : la nécessité d’écrire et de transmettre.
Crédits photo : Jessica Mazencieux © DR Photography
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
Source:
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