Des sièges et des têtes
Dans ses mémoires, mon ancêtre le Vicomte de Rochester rapporte avoir accueilli, en 1791, un nobliau français, le marquis de Bordot, chassé de son pays par la Terreur. Dépossédé de ses biens par la Révolution, ruiné, le marquis était, raconte mon aïeul, plongé dans une profonde mélancolie.
– Mais vous n’aviez rien vu venir ? demandait parfois le Vicomte. Les disettes, les protestations, les États généraux, tout cela ne vous avait-il pas mis la puce à l’oreille sur les risques que courait votre monarchie ?
– Nous en étions conscients, répliquait le marquis. Vous parlez des États généraux, en voilà bien la preuve ! Nous avions tout fait pour écouter le peuple.
– Ecouter, peut-être, mais l’avez-vous entendu ?
À cette question, certes malicieuse, le Français eut, selon mon quadrisaïeul, une réponse mémorable :
– Entendre le peuple ? Mais à quoi bon ? Nous savions très bien ce qu’il lui fallait !
L’Histoire perd la trace du Marquis de Bordot après cette réplique, mais son esprit semble persister, à deux siècles et demi de distance, au sein des élites françaises. D’ailleurs, il se trouve que votre Autrichienne y fit un clin d’oeil dans son histoire de pain et de brioche.
Vendredi 17 avril, le directeur de cabinet du Ministère de la Culture, en présence de quelques sous-fifres des Ministères du Travail et de la Santé, présentait fièrement son plan de remplacement de la SSAA, cet organisme catastrophiquement hérité de l’Agessa, et dont les députés avaient voté, fin 2025, la disparition et le remplacement par un organisme issu d’élections professionnelles, excluant en particulier les éternelles « personnalités qualifiées » qui savent si bien écouter pour ne pas entendre.
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Fidèle à l’esprit de la ploutocratie/technocratie française, le conseiller en question, flanqué du directeur de la future ex-SSAA ex-Agessa avait souhaité que la concertation entre les partenaires concernés soit parfaitement équilibrée : après cinq mois d’immobilisme et de tractations en coulisses, il dégainait un plan parfaitement huilé qui consistait à suivre l’adage bien connu “On prend les mêmes et on recommence”.
Devant des auteurs et autrices estomaqués, le directeur de cabinet a posément exposé son intention de n’en faire qu’à sa tête, expliquant que « ce qui n’est pas explicitement interdit est possible » et que « ce que la loi ne prévoit pas peut être instauré par décret ».
En d’autres termes : peu importe ce qu’ont exprimé les partenaires sociaux, et même l’Assemblée nationale, le cabinet a déjà tranché, excluant les élections professionnelles et imposant dans cette nouvelle future ex-Sécurité Sociale les mêmes personnalités qui ont contribué au scandale des retraites et à l’échec de la SSAA sur les missions qui lui étaient confiées. Chacun devrait retrouver son siège, pour y ronronner à nouveau le plus longtemps possible.
Grand prince, le cabinet du Ministère a laissé cinq jours aux syndicats pour formuler leurs « observations » — on peut toujours les écouter, ou en tout cas les laisser s’exprimer dans leur coin. Il n’est bien sûr pas question de les entendre — « on » sait bien mieux qu’eux ce dont ils ont besoin.
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Et si quelqu’un en doute, il suffit d’entendre l’actuel président de la SSAA se moquer ouvertement, en réunion, de ceux-là mêmes qui l’ont élu à la tête de son association professionnelle, en imitant leurs propos forcément geignards et plein d’ignorance…
Dans ses mémoires, mon ancêtre le souligne : à force de vouloir conserver leurs sièges, leurs pouvoirs et leurs prérogatives, les pairs du marquis de Bordot et les conseillers de l’ombre du roi Louis XVI ont fini par y perdre la tête, de bien des façons.
Qui a dit que l’Histoire a tendance à se répéter ? Marie-Antoinette perdrait-elle encore la tête ?
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