Tariq Ali signe des mémoires qui refusent l’alignement, la pose rétrospective et le confort du bilan. Le livre suit un fil biographique ample, de l’histoire familiale au Pendjab jusqu’aux combats intellectuels et politiques du XXIe siècle, mais ce fil ne sert jamais à lisser une vie : il expose les fractures d’un siècle, la violence d’État, les illusions révolutionnaires, les défaites de la gauche et la persistance d’une parole dissidente.
La préface donne la clef d’entrée : « Cette plongée dans les rouages internes de l’État britannique n’a pas exactement été une madeleine de Proust. Mais elle a contribué à catalyser les souvenirs qu’on va lire. »
Le moi, l’histoire, la friction
L’ouverture sur l’enquête consacrée aux « flics-espions » fixe le ton. Ali ne se contente pas de raconter qu’il a été surveillé : il montre comment un État libéral a classé, suivi, infiltré, intimidé. L’épisode ne vaut pas seulement comme anecdote ; il fonde une lecture politique du reste.
« Il y avait très longtemps que je n’avais pas repensé à cette époque. J’étais indigné que l’État ait ainsi épié la vie privée de ses ressortissants les plus contestataires. » Le récit ne se construit donc pas sur la nostalgie, mais sur une mémoire remise en branle par l’appareil même qui avait voulu la neutraliser.
Le premier mouvement remonte vers la lignée, Wah, Taxila, les Khattars, les strates mogholes, bouddhiques et coloniales. Ce prélude familial n’a rien d’un décor. Il éclaire la formation d’un regard historien, sensible aux continuités de pouvoir, aux métissages, aux récits concurrents.
« Une seule chose est sûre : d’anciens soldats de Mahmud se sont bien installés dans le Pendjab et y ont conclu des mariages. Parmi les porteurs de la mémoire familiale et les historiens régionaux, personne n’a pourtant la moindre idée de la date à laquelle les Khattars sont arrivés dans la région. » L’origine, chez Ali, demeure déjà un débat.
1968 ne passe pas
Le cœur du texte réside dans les années de formation politique, l’Angleterre, la New Left, la guerre du Vietnam, Prague, Paris, les trotskismes, les solidarités internationales. Le récit ne promet ni pureté militante ni victoire finale. Il propose une cartographie serrée des moments où l’histoire semblait se rouvrir. La thèse centrale, énoncée dans la préface, vaut bilan et méthode : « Après une évocation de mon histoire familiale (Livre I), ils se concentrent sur les diverses révolutions des années 1960 et sur leurs retombées (Livre II). On voit ensuite la lutte se prolonger, mais sous d’autres formes. »
De là naît une relecture du demi-siècle écoulé. Aux grandes espérances succèdent les résistances dispersées, l’essor néolibéral, les guerres sans fin, la normalisation des élites intellectuelles.
Ali ramasse cette conversion de l’époque dans une formule sans ménagement : « Cette expression me révulse, à plus d’un titre. Et surtout, elle part d’une prémisse fausse. » La cible est l’injonction à « dire la vérité au pouvoir » : pour lui, le pouvoir connaît déjà cette vérité et choisit le mensonge. Toute sa pensée politique se concentre là, dans cette critique de la naïveté libérale.
Une mémoire contre les accommodements
La seconde thèse concerne la fonction de l’écriture. Ces mémoires ne cherchent ni l’exhaustivité ni l’innocence. L’auteur le dit lui-même : fragments, textes antérieurs, souvenirs, journaux, conférences composent un ensemble mobile, dominé par des rencontres et des engagements plus que par une chronologie continue. Ce choix formel épouse le fond : une vie militante se comprend par foyers de conflits.
La chronique s’achève donc sur une impression rare : celle d’un ouvrage qui ne sépare jamais le récit personnel de l’architecture du monde. Les épisodes familiaux, les scènes de surveillance, les voyages, les guerres, l’Irak, Edward Saïd, l’URSS finissante ou les débats sur le trotskisme composent moins une confession qu’un poste d’observation.
Et le titre en donne la morale combative : « C’est presque un cliché. Personnellement, je l’entends d’une façon un peu différente. » Chez Tariq Ali, ne pas plaire signifie ne pas consentir. C’est la ligne de force de ces mémoires, et leur plus ferme réussite.
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
Source:
actualitte.com




