Avant même d’aborder le thème, l’ancien professeur à l’université de Strasbourg et auteur prolifique, évoque son attachement au festival. Un rendez-vous qu’il fréquente depuis plusieurs années. « Pour moi, c’est un haut lieu d’échanges, de débats, d’amitié, de reconnaissance. On voit des auteurs qu’on aime, on peut se faire dédicacer des livres. »
Une discussion ouverte et sincère à découvrir dans notre podcast, ci-dessous :
À cela s’ajoute un regard plus personnel, non sans humour, sur la ville elle-même, longtemps tenue à distance : « En Strasbourgeois, c’est vrai que pendant très longtemps, je n’ai jamais eu l’occasion de venir à Metz. Il y a une espèce d’arrogance de Strasbourg à l’égard de Metz. Et puis moi, qui venais d’ailleurs, j’ai peut-être un peu trop partagé ce préjugé. »
Une perception qui s’est inversée avec le temps : « Je découvre avec bonheur le plaisir de marcher dans les rues de Metz. La cathédrale est magnifique. Il y a quelque chose dans cette ville, un esprit des lieux. » Une formule qui fait déjà écho au thème du festival.
Le corps comme médiateur
Interrogé sur cette notion, David Le Breton propose d’emblée un déplacement : « Bien entendu, on peut dire que la sociologie, c’est l’étude de la manière dont les hommes habitent le monde. Mais finalement, il n’y a pas que les hommes à habiter le monde. Il y a aussi les oiseaux, les innombrables animaux, les rochers, les rivières… Pour moi, j’ai une vision quand même assez cosmologique de cette idée d’habiter le monde. »
Une conception qu’il relie directement au film Dersou Ouzala, projeté la veille dans le cadre du festival : « Ce guide de la taïga voit les rochers vivants, voit la rivière vivante, ne tue pas certains animaux parce qu’ils sont en résonance avec sa propre histoire. C’est aussi un grand film sur l’amitié, sur le partage, sur la résonance entre soi et le monde. Habiter le monde inclut toutes les composantes animales, végétales et même matérielles. »
Après la table ronde – un échange d’une heure avec Pascal Commère, animé par Willy Persello, autour de l’écriture, de la marche et de cette idée d’« habiter le monde » – l’échange se poursuit sur un terrain plus directement lié à ses travaux. Et notamment sur une idée centrale : « Nous traduisons le monde en termes de perception sensorielle, d’émotions, de mouvements. J’ai coutume de dire : il n’est de monde que de corps. »
« Le corps est le médiateur fondamental de tout ce qu’on vit. Même quand on discute tous les deux. »Cette approche traverse toute son œuvre, qu’il s’agisse de ses travaux sur le rire, le sourire, la douleur ou la marche.
« Se faire mal pour avoir moins mal »
Interrogé sur ses recherches autour des jeunes, David Le Breton revient sur les conduites à risque, qu’il refuse de réduire à des comportements irrationnels : « Ce sont des manières de résister à une souffrance personnelle, mais en se faisant mal pour avoir moins mal. Une adolescente me disait : “Je me fais mal à mon corps pour avoir moins mal à mon cœur.” »
Son approche se veut moins sociologique au sens strict que profondément anthropologique : « Ce qui m’intéresse, c’est le sens porté par ces comportements. » Dans cette perspective, il rejette toute lecture mécanique des comportements humains. Même des gestes simples, comme sourire ou rire, échappent à toute interprétation univoque : « Un sourire peut être bienveillant, mais aussi ironique, malveillant, de supériorité. Mon boulot, c’est de montrer l’infinie complexité du monde, les ambivalences. »
Également questionné sur la tension entre déterminismes sociaux et liberté individuelle, David Le Breton propose une formule qui condense sa pensée : « Nous sommes ce que nous faisons de ce que les autres ont fait de nous. On s’approprie les données sociales, culturelles, de façon très personnelle. »
Lire pour habiter autrement le monde
Enfin, dans un festival consacré au livre, la question de la lecture s’impose naturellement. Et la réponse du sociologue est sans ambiguïté : « Pour moi, la lecture est fondatrice. J’ai grandi dans un milieu très populaire où mes parents lisaient très peu, et moi je lisais comme un fou. » Aujourd’hui encore, le livre ne le quitte pas : « Même quand je pars quelques heures, j’ai toujours un livre ou deux dans ma poche. »
Lire, selon lui, c’est bien plus qu’un loisir : « C’est vivre par procuration d’autres vies. » Et donc, d’une certaine manière, apprendre à habiter le monde autrement.
À LIRE – “Habiter le monde poétiquement, c’est la seule issue”
À Metz, au fil de cet échange en deux temps, David Le Breton n’a pas livré une définition figée du thème du festival. Mais plutôt une direction : habiter le monde, ce n’est pas seulement y être présent. C’est y être attentif. Aux autres, aux corps, aux signes – et à tout ce qui, autour de nous, fait encore sens.
Crédits photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0)
DOSSIER – Livre à Metz 2026 : un festival pour repenser notre rapport au monde
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
Source:
actualitte.com




