Philippe Bihouix : On peut toujours optimiser un peu : réduire la quantité de néodyme ou de dysprosium dans les aimants permanents, améliorer les alliages, chercher des substitutions. Mais il faut être lucide : si on utilise ces éléments, c’est parce qu’ils ont des propriétés très performantes. Ce sera compliqué de les remplacer.
« Une sobriété systémique »
De quels leviers dispose-t-on pour plus de sobriété ?
Il faut d’abord injecter moins de terres rares dans notre consommation : moins d’objets, moins de fonctionnalités superflues, moins d’infrastructures en doublon. Ce que j’appelle une sobriété systémique. Cela suppose de questionner l’enrichissement technologique permanent de nos objets. Une voiture, aujourd’hui, ce sont des dizaines de moteurs électriques pour régler les sièges, les rétroviseurs, etc. Des haut-parleurs à l’avant et à l’arrière. Même chose pour les écrans toujours plus grands, les objets connectés disséminés partout, jusqu’au réfrigérateur « intelligent ». Il faut exercer un discernement technologique et se poser la question de ce dont nous avons vraiment besoin, pour prioriser les usages.
Expert en ressources minérales, Philippe Bihouix est coauteur du roman graphique « Ressources » (Casterman, 2024). Crédits : AGNÈS DHERBEYS /MYOP
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Cela renvoie à des choix collectifs ?
Oui. Prenez les télécoms. Nous avons autant de réseaux que d’opérateurs ! D’un point de vue environnemental, c’est absurde. Tout est redondant, alors qu’un réseau mutualisé suffirait, comme pour l’eau. On pourrait aussi dimensionner autrement nos objets : voitures plus légères, écrans plus raisonnables. La sobriété, ce n’est pas l’austérité, c’est éviter le suréquipement systématique.
Le recyclage peut-il compenser cette inflation des usages ?
Très difficilement. Les terres rares sont très dispersées. Dans un smartphone, elles sont présentes en quantités minuscules, parfois plus diluées que dans la croûte terrestre. Les récupérer coûte cher et demande une logistique lourde. Or, aujourd’hui, les ressources coûtent trop peu. Dans un smartphone, la matière première représente 2 à 3 euros… Il n’y a donc pas de modèle économique pour le recyclage, sauf à imaginer une fiscalité sur l’extraction pour mieux rendre compte du coût environnemental de ces matériaux, et rééquilibrer un peu les choses.
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« Allonger la durée de vie des appareils est essentiel »
Que faire alors, si le recyclage ne suffit pas ?
Il faudrait plutôt faire durer. En réparant bien sûr, mais aussi en réincorporant des composants encore fonctionnels dans de nouveaux produits. Ce qu’on appelle le remanufacturing (remise à neuf). Lorsque la chaudière de la maison vous lâche, vous ne changez pas de maison. De la même manière, dans un smartphone obsolète, il y a fort à parier que le haut-parleur, qui comporte un aimant permanent, est encore parfaitement utilisable.
Et à l’échelle individuelle, que peut-on faire ?
Allonger la durée de vie des appareils est essentiel. Garder son smartphone plusieurs années, privilégier la réparation ou le reconditionné. Mutualiser davantage : voiture partagée, outils de bricolage, et d’une manière générale tous les équipements que l’on utilise peu…
Sommes-nous prêts à cela ?
Il existe des signaux faibles, mais pas encore de bascule massive. Restreindre l’usage des terres rares implique de renoncer à une partie du surcroît de confort et de performance auquel nous nous sommes habitués. La solution n’est pas seulement technologique : elle est culturelle et politique.
Source:
www.sciencesetavenir.fr




