La restitution des livres spoliés change d’échelle. Depuis le 8 avril, la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 du Ministère de la Culture ouvre au public Spolivres.
Cette base est consacrée aux ouvrages dérobés pendant la Seconde Guerre mondiale puis retrouvés dans des bibliothèques publiques. Un dossier longtemps disséminé entre magasins et archives devient consultable, avec un objectif clair : faire émerger des provenances et des ayants droit.
Le chantier, lancé en septembre 2025, porte sur 150.000 livres spoliés pendant la guerre, récupérés après 1945 et déposés dans environ 150 établissements français, indique la rue de Valois. L’accès public ne présente que les volumes portant une marque de provenance susceptible de conduire à un propriétaire spolié. Le Bulletin des bibliothèques de France relève que la base rassemble déjà près de 15.000 ouvrages, dont 1.222 avec un indice permettant d’orienter la recherche.
L’ex-libris comme pièce d’identité
L’intérêt de Spolivres tient à sa méthode. La recherche de provenance appliquée aux imprimés diffère de celle des œuvres d’art : les bibliothèques privées étaient vastes, hétérogènes, rarement décrites de manière exhaustive. L’identification repose donc sur les traces conservées dans l’exemplaire : cachets, ex-libris, dédicaces, annotations, cotes anciennes, adresses. La base organise cette collecte et la rend exploitable.
LOI – Le Sénat adopte le texte pour restituer les biens culturels spoliés ou dérobés
Cette mécanique répond à une histoire de grande ampleur. Selon le Mémorial de la Shoah, entre 5 et 10 millions de livres furent arrachés à leurs détenteurs en France durant la guerre, majoritairement juifs, avant d’être stockés, dispersés ou transférés en Allemagne.
Le même travail documentaire recense au moins 2.248 personnes spoliées, auxquelles 348.524 livres furent restitués ou attribués, ainsi qu’au moins 408 institutions, pour 199.384 volumes restitués ou attribués. Spolivres apporte donc un outil de repérage plus fin pour les exemplaires toujours présents dans les fonds publics.
Des bibliothèques tenues d’identifier leurs fonds
L’ouverture de la base accompagne un travail de normalisation engagé depuis 2019. Les bibliothèques doivent décrire ces ensembles dans le Catalogue collectif de France en faisant apparaître la mention « documents spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale ». Le geste bibliographique rend ainsi les exemplaires repérables hors des seuls magasins patrimoniaux.
Le rapport d’activité 2024 de la M2RS, diffusé par LootedArt, énumère plusieurs établissements déjà engagés : la Bibliothèque nationale de France, la Bibliothèque Sainte-Geneviève, l’INHA, la BULAC, la BIS, la Bibliothèque Forney ou la bibliothèque municipale de Lyon. Le même document précise que la Mission accompagne les établissements dans leurs recherches et dans la constitution des dossiers transmis à la CIVS. Spolivres alimente ainsi la chaîne de preuve nécessaire à une réparation.
Une base qui suit des restitutions déjà engagées
Le sujet a quitté le seul terrain de l’inventaire. L’INHA rappelle que l’État a restitué, le 16 février 2026, un ouvrage confisqué pendant l’Occupation et identifié comme ayant appartenu à Marc Bloch grâce à un ex-libris manuscrit croisé avec les registres d’entrée.
En juin 2025, un volume ayant appartenu à August Liebmann Mayer a été remis à sa fille. La procédure constituait la première application de la loi du 22 juillet 2023 sur la restitution des biens culturels spoliés dans le contexte des persécutions antisémites.
En février dernier, ce fut un ouvrage de Marc Bloch, l’historien, qui fut restitué aux ayants droit – ces derniers ayant choisi d’en faire par la suite don à la bibliothèque Halphen de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Où l’historien avait été enseignant…
Spolivres se place entre la découverte d’une marque de possession et l’ouverture d’un dossier de restitution. En rendant publics les noms relevés dans les livres déjà retrouvés, la base donne une visibilité nouvelle à des traces longtemps enfouies dans les collections. L’objectif consiste à favoriser l’identification des personnes spoliées et la prise de contact avec leurs ayants droit. Pour les bibliothèques françaises, l’enquête change désormais de visibilité.
Crédits photo : Déchargement de livres au Collecting Point d’Offenbach, 1946 © Mémorial de la Shoah / Coll Archiv Herne & Wanne-Eickel
Par Hocine BouhadjeraContact : hb@actualitte.com
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