L’œuvre majeure du maître espagnol, un bouleversant manifeste contre la guerre, revient sous forme numérique dans la capitale, là même où elle a été peinte après le bombardement de la ville basque de Guernica en 1937.
Publié le 09/04/2026 10:27
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Alors que le tableau de Pablo Picasso fait l’objet d’un nouveau bras de fer entre le Pays basque, qui réclame son prêt temporaire, la région de Madrid et le gouvernement central, une expérience de réalité virtuelle est proposée jusqu’au 6 septembre 2026 dans l’auditorium du musée Picasso de Paris. Intitulée Les métamorphoses de Guernica, elle permet de plonger dans l’histoire de cette œuvre unique entrée dans le patrimoine artistique de l’humanité. Cécile Debray, présidente du musée évoque « un tableau emblématique de son engagement contre le régime de Franco, incontournable tableau d’histoire du XXe siècle ».
Au sous-sol du musée, un assistant équipe les volontaires de lunettes un peu particulières, en forme de casque, qui les isolent du monde extérieur et permettent de faire un voyage virtuel de 15 minutes dans le passé. Une expérience de ce type avait été proposée l’an dernier au musée d’Art moderne de Paris à l’occasion de l’exposition Matisse et Marguerite. Les visiteurs sont installés sur un tabouret pivotant qui leur permet de bouger à leur guise, afin de découvrir autour d’eux un espace virtuel reconstitué à 360 degrés. L’expérience est coproduite par la société parisienne Lucid Realities, spécialisée dans les contenus immersifs et interactifs, le programme international VIVE Arts et le musée Picasso-Paris. « Les nouvelles technologies ouvrent des portes jusqu’alors fermées sur l’histoire », se réjouit Celina Yeh, directrice exécutive de VIVE Arts.

Pour conter l’histoire mouvementée du tableau, les concepteurs de l’expérience ont choisi deux narrateurs : Dora Maar, artiste surréaliste et compagne de Pablo Picasso et l’écrivain Juan Larrea, ami du peintre et membre de la délégation républicaine espagnole. De 1937 à nos jours, les séquences et les lieux se succèdent. En juillet 1936, par un coup d’État militaire, la rébellion nationaliste du général Franco s’est opposée au gouvernement républicain élu démocratiquement en Espagne, provoquant une guerre civile. À Paris, se prépare l’Exposition internationale des arts et techniques. Juan Larrea et Max Aub, responsables culturels à l’ambassade d’Espagne à Paris, commandent alors à Pablo Picasso une grande peinture pour orner le pavillon national. Ils souhaitent l’ériger en étendard de la résistance des Républicains. Nombre d’entre eux sont exilés en France.
Le peintre se met au travail. Ses premières esquisses reprennent le thème classique du peintre et de son modèle. Le bombardement de la ville basque de Guernica (Gernika-Lumo aujourd’hui), le 26 avril 1937, par des avions de l’armée allemande nazie et du régime fasciste italien de Mussolini va tout changer. Ce crime, commis un jour de marché, cause la mort de centaines de civils innocents. Le film nous projette au milieu des décombres et des ruines de la petite cité basque dévastée. Les unes des journaux de l’époque, également reproduites de façon virtuelle, s’affichent sous nos yeux et témoignent du choc que ce bombardement a alors provoqué dans le monde entier.
La réalité virtuelle nous ouvre les coulisses de l’atelier parisien de Picasso, rue des Grands Augustins. « C’est moi qui le lui ai trouvé, nous souffle la voix de Dora Maar. C’est ici que nous nous retrouvions avec le groupe Contre-Attaque. C’est grand, Balzac en avait fait le décor de sa nouvelle Le chef-d’œuvre inconnu, ce qui amuse beaucoup Pablo ». Elle raconte encore qu’après la destruction de Guernica, l’atelier est assiégé par des artistes, des écrivains et qu’elle presse son compagnon de « soulager par un mot, une formule, l’angoisse dont tout le monde souffre. » « Quatre jours après le bombardement, ajoute-t-elle, Picasso prend son crayon pour ne plus le lâcher ».
Étrange sensation que celle de pénétrer, sous les poutres d’un haut plafond, dans l’atelier reconstitué du maître andalou, même si Picasso n’y apparaît que sous la forme furtive d’une silhouette. Dora Maar raconte qu’elle a photographié Picasso jour après jour pendant qu’il réalisait cette fresque impressionnante d’environ 7,8 mètres de largeur sur 3,5 mètres de hauteur. Les figures se dessinent sous nos yeux et se superposent sur un fond blanc : une mère berçant son enfant mort, un taureau, un cheval au supplice sous les rayons d’une lampe aveuglante, un soldat démembré… Avait-elle pressenti que cette œuvre entrerait dans la grande peinture d’histoire, rejoignant de célèbres tableaux comme Le Massacre des Innocents de Nicolas Poussin, El tres de mayo de 1808 en Madrid de Francisco de Goya ou encore l’œuvre pacifiste d’Henri Rousseau, La guerre, exposée en ce moment même au musée de l’Orangerie ?

Achevé par Picasso au début du mois de juin 1937, Guernica a été présenté pour la première fois le 12 juillet suivant, à Paris, pour l’inauguration du Pavillon républicain espagnol. Les métamorphoses de Guernica montre qu’il a ensuite beaucoup voyagé, notamment en Scandinavie, en Angleterre puis aux États-Unis pour lever des fonds en faveur des Républicains espagnols. En 1969, Pablo Picasso déclare dans le journal Le Monde que son tableau, devenu un symbole de paix, ne pourra revenir en Espagne qu’une fois « les libertés démocratiques retrouvées ». L’artiste meurt en 1973, avant le général Franco décédé lui en 1975. Il ne verra donc pas le retour de la démocratie dans son pays natal.
Ce n’est que le 9 septembre 1981 que Guernica a rejoint le Casón del Buen Retiro de Madrid, aujourd’hui Musée du Prado. En juin 1992, la frise a été transférée, de manière a priori définitive, au musée national Reina Sofía où il se trouve toujours. L’expérience de réalité virtuelle proposée par le musée Picasso de Paris met en images les étapes essentielles de sa naissance et de son étonnante postérité. D’un point de vue formel, la réalisation s’avère plutôt sobre, presque dépouillée par moments, laissant le temps de s’arrêter sur certaines images. Les métamorphoses de Guernica comptent relativement peu d’effets visuels si on la compare à d’autres expositions immersives présentées ces dernières années. L’expérience tient plus du cours d’histoire que de la création artistique débridée, ce que certains apprécieront sans doute et d’autres moins.
« Les métamorphoses de Guernica », à partir de 10 ans, expérience de 15 minutes disponible en français, anglais, espagnol et mandarin, au tarif de 7 euros, accessible du mardi au dimanche de 10 à 18h au musée Picasso-Paris.
Source:
www.franceinfo.fr




