Après les élections municipales, les 1 252 intercommunalités françaises vont élire leurs représentants. C’est un enjeu politique de taille pour cette strate administrative, méconnue mais ayant des pouvoirs importants.
C’est le quatrième tour des élections municipales. Après les deux dimanches au cours desquels les Français sont allés voter et la première réunion du conseil municipal qui a élu un ou une maire, les diverses intercommunalités du pays vont désigner leurs instances dirigeantes dans les prochaines semaines.
Et c’est peut-être l’élection la plus importante. Car ces intercommunalités ont des compétences en matière de ramassage des déchets, de gestion de l’eau, d’organisation des transports, ou encore de développement économique. C’est aussi à cet échelon, qui mutualise les investissements financiers, qu’est décidée la mise en œuvre des grands chantiers comme les enceintes sportives ou les lieux culturels.
« C’est un couple siamois, la commune et l’intercommunalité. Elles ont besoin l’une de l’autre pour avancer », explique Eric Kerrouche, politologue au Cevipof et sénateur socialiste des Landes. « Mais les compétences des intercommunalités sont centrales et stratégiques, c’est donc une élection structurante pour un territoire », poursuit l’auteur du livre Le casse-tête démocratique : l’avenir des communes avec Martial Foucault.
La France compte 1 252 intercommunalités ou regroupements de communes au sein de ce que la nomenclature administrative appelle un établissement public de coopération intercommunale (Epci), selon le portail des collectivités locales. Il en existe de quatre types. Les communautés de communes, au nombre de 987, regroupent les territoires entre 15 000 et 50 000 habitants. Elles sont plutôt situées en zone rurale. Il y a ensuite 230 communautés d’agglomération qui vont de 50 000 à 250 000 habitants. Les territoires qui englobent de 250 000 à 400 000 habitants forment les communautés urbaines, au nombre de 14. Enfin, au-delà de 400 000 habitants, on parle de métropoles. Au nombre de 21, on y retrouve les plus grandes villes de France, comme Paris, Marseille, Toulouse ou Nantes. La métropole de Lyon est un cas à part car elle est considérée administrativement comme une collectivité territoriale et non comme un Epci.
A Lyon, justement, les élections ont déjà eu lieu. Jeudi 26 mars, Véronique Sarselli, maire Les Républicains de Sainte-Foy-lès-Lyon, a été désignée présidente de la Métropole par 91 voix sur 150, succédant à un écologiste. Elle va désormais devoir travailler avec le maire de Lyon, Grégory Doucet, élu écologiste soutenu par une majorité de gauche. L’édile sortant réélu pourra-t-il appliquer la politique qu’il souhaite ? « Ma volonté n’est pas d’entrer dans une logique de confrontation institutionnelle », a assuré Véronique Sarselli dans son discours d’investiture. « Lorsqu’il faudra coopérer, je le ferai de manière constructive, lorsqu’il faudra défendre les intérêts de la Métropole, je le ferai avec clarté », a-t-elle promis de façon moins conciliante. C’est un des enjeux de ces élections communautaires : déterminer l’orientation politique d’un Ecpi. « Etre maire de gauche dans une intercommunalité de droite ou à l’inverse maire de droite dans une intercommunalité de gauche, c’est toujours compliqué », résume le constitutionnaliste Benjamin Morel.
A Marseille, cette forme de cohabitation a été expérimentée entre 2020 et 2026. La métropole était dirigée par la LR Martine Vassal face à la majorité municipale de gauche de Benoît Payan. Cela a pu bloquer certaines décisions, chaque instance se renvoyant par exemple la responsabilité de la lenteur de la mise en place du plan « Marseille en grand » voulu par Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat, en lançant cette initiative en septembre 2021, avait appelé les acteurs locaux à dépasser leurs « chicayas ». Un rapport de la chambre régionale des comptes en octobre 2024 pointait également la responsabilité de l’Etat dans un plan « conçu de manière précipitée et sans concertation préalable avec les acteurs ».
A la veille d’un vote incertain, le 7 avril, pour la présidence de la métropole de Marseille, car les rapports de force politiques sont équilibrés, les élus ne veulent pas replonger. « Ça a été tellement tendu que personne n’a envie de recommencer le même cirque et que tout va être fait pour permettre un travail collectif dans le sens de l’intérêt de la métropole », commente pour franceinfo un membre de la majorité de Benoît Payan.
La pratique du dialogue constructif est quand même la règle qui préside aux débats intercommunaux. « Même s’il y a des réalités politiques fortes, on assiste à des débats entre élus sur un mode consensuel », juge le politologue Eric Kerrouche, qui, dans son expérience politique, a été président de la communauté de communes de Maremne-Adour-Côte-Sud dans les Landes de 2008 à 2017. Le constitutionnaliste Benjamin Morel compare cette science du compromis à celle qui peut exister dans les instances européennes. « Une intercommunalité qui marche, c’est une intercommunalité où chacun peut rentrer chez soi en disant ‘j’ai gagné' », estime-t-il.
Ce constat est encore plus valable dans les zones rurales où les maires ne sont pas élus sur des étiquettes politiques. « Dans notre intercommunalité, il y avait un adage : on ne fait pas de politique à l’intérieur de l’échelon communal. On essaye de faire fonctionner les choses ensemble pour que cela marche. C’est du pragmatisme », témoigne Fanny Lacroix, maire de Châtel-en-Trièves, en Isère. Vice-présidente de l’Association des maires ruraux de France, elle s’inquiète néanmoins d’une possible politisation dans les prochaines assemblées.
Car, forts de leur succès à ces élections municipales, La France insoumise (LFI) et le Rassemblement national (RN) vont massivement intégrer les intercommunalités. Dans le Pas-de-Calais, Ludovic Pajot, maire RN réélu à Bruay-la-Buissière dès le premier tour, a fait les comptes. « Pour la communauté d’agglomération de Lens-Liévin, on passe de deux à 25 élus communautaires, pour celle de Béthune-Bruay, Artois-Lys Romane, de huit à 20. On va peser davantage », détaille-t-il. Ce ne sera peut-être pas suffisant pour diriger des Epci, mais l’essentiel est ailleurs. « C’est un bon lieu pour continuer à réseauter et à faire progresser nos idées auprès des élus locaux », expliquait à franceinfo le député RN de Seine-et-Marne Julien Limongi, élu à Provins.
Du côté de LFI, « l’objectif est de conquérir le maximum de positions pour y défendre nos programmes de rupture à l’échelle locale », assure le député du Val-d’Oise Paul Vannier, le « monsieur élections » du mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Le parti peut fonder quelques espoirs pour diriger Plaine-Commune, au nord de Paris, qui englobe Saint-Denis et La Courneuve, où deux maires insoumis ont été élus.
L’arrivée du RN et de LFI va-t-elle tendre les réunions au sein des intercommunalités, bouleversant la cogestion classique entre la gauche et la droite ? « Il y a deux hypothèses, répond Eric Kerrouche. Soit ils choisissent une logique tribunitienne et contestataire, mais ce n’est pas le mode qui est apprécié à cet échelon-là. Soit il y a une domestication et ils apprennent à fonctionner avec les règles établies. »
Dans le Loiret, le maire RN de Montargis, élu dans une nouvelle zone d’influence du parti d’extrême droite, se veut rassurant. « Aujourd’hui, on va discuter avec tous les élus dans une logique constructive, dans l’intérêt de l’agglomération », explique Côme Dunis. Si les deux villes les plus peuplées, Montargis et Amilly, sont désormais détenues par le RN, le nouvel édile reste prudent sur la possibilité de présider l’agglomération.
Cet échelon important demeure mal connu des Français. « Lors des campagnes municipales, tout le monde fait comme si tout dépendait du maire, alors que l’on sait bien que l’échelon intercommunal est structurant et cela pose une question démocratique », estime Eric Kerrouche. « Les intercommunalités, notamment pour les petites communes, donnent le sentiment qu’au fond vous n’êtes qu’une goutte dans l’océan, une commune parmi une dizaine d’autres, et que vos marges de manœuvre vont être très limitées. Alors que de l’autre côté, vos administrés vont vous voir, vous, comme étant le responsable et celui qui mène les politiques », illustrait Benjamin Morel sur France Inter en février.
Au lendemain des élections municipales, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a envoyé un courrier aux nouveaux maires leur promettant de les associer au projet de loi de décentralisation qu’il prépare. Le dossier des intercommunalités et la répartition des compétences entre les collectivités y seront abordés.
Source:
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