L’année 1826 marque un tournant irréversible pour les côtes méridionales de l’Australie-Occidentale. Kim Scott, auteur d’origine Noongar et double lauréat du prestigieux Miles Franklin Literary Award, signe avec « Bobby et le chant des baleines » une fresque magistrale sur les premiers contacts coloniaux. Le roman suit Bobby Wabalanginy, un jeune garçon aborigène dont la soif de découverte et l’agilité intellectuelle font de lui le témoin privilégié d’un monde qui bascule sous le poids des arrivants venus d’au-delà de l’horizon.
Dès le début du récit, Bobby se passionne pour la langue des colons, un outil qu’il cherche à graver sur la pierre pour en fixer le sens. « Personne aura jamais écrit ça avant, pensait-il. Personne a jamais écrit bonjour et oui comme ça ! »
Cette jubilation initiale symbolise une ère de possible fraternité où les savoirs circulent encore librement. Bobby devient un guide pour les Européens, notamment pour la famille Chaine, naviguant entre deux cultures avec une poésie brute : « Bobby Wabalanginy écrivait à la craie humide, aussi friable que de l’os fragile. Bobby écrivait sur un mince morceau d’ardoise. ».
Pourtant, cette harmonie apparente s’effrite avec l’essor de l’industrie baleinière et l’imposition de règles coloniales strictes. La méfiance remplace la curiosité, et la violence finit par éclater dans ce paysage autrefois partagé. « Un soldat avait tiré sur quelques noirs qu’il avait vus se dissimuler de part et d’autre du sentier en avant de lui. Cette façon qu’ils avaient d’apparaître et de disparaître derrière leurs arbres étranges, on n’était jamais sûrs d’être en sécurité. ». Ce passage souligne l’incompréhension radicale qui s’installe progressivement entre les peuples.
La narration cyclique de Kim Scott épouse les rythmes des conteurs aborigènes du Temps du Rêve. Si cette structure est envoûtante, elle peut déstabiliser par son manque de linéarité et sa densité. La force du livre réside dans son refus du manichéisme, présentant des personnages pétris de contradictions humaines. La solitude de Bobby, exilé entre deux mondes, transparaît dans ses écrits intimes : « Nous n’avons pas beaucoup parlé le reste du trajet et je me suis senti un peu tout seul. Un autre homme que j’ai rencontré au cours d’un trajet en voilier, c’est Mr. Chaine. ».
En conclusion, l’œuvre transforme une tragédie historique en une fresque vibrante et sensorielle. Kim Scott redonne vie à une mémoire meurtrie avec une langue d’une précision chirurgicale, servie par la traduction de Nadine Gassie. C’est un livre exigeant, parfois lent dans son déploiement, mais dont la résonance émotionnelle est durable.
Source:
actualitte.com




