En matière de protection du vivant et de préservation de l’environnement, les efforts de toute une vie peuvent être réduits à néant par un revirement politique, les conséquences de choix économiques ou un simple changement de propriétaire.
À Mens, dans le Trièves, région naturelle située au sud du département de l’Isère, la maison d’édition Terre vivante a signé une Obligation Réelle Environnementale (ORE), laquelle prévient justement ce genre de mésaventure sur un terrain donné, pour une période de 99 ans.
« Cette ORE engage le propriétaire actuel et signataire, mais aussi tous les propriétaires fonciers qui pourraient lui succéder. Ces engagements portent sur la non-artificialisation des sols ou encore l’entretien du végétal pour permettre à la biodiversité de subsister et de se développer », nous explique Olivier Blanche, directeur général de la société coopérative et participative (Scop) Terre vivante.
Ce dispositif foncier, introduit par la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages de 2018, protège un terrain de 50 hectares, propriété de la structure depuis le début des années 1990. Terre vivante y a installé en 1994 un Centre écologique, pour mener des expériences d’écologie pratique et accueillir le public. Ce bâti, les sentiers de cheminement et des zones de prairies ouvertes se partagent 9 hectares de ce terrain, tandis que les 41 autres sont occupés par la forêt.
99 années de tranquillité
Pour les 99 prochaines années, « indépendamment des éventuels changements de propriétaire du bien immobilier », ce terrain bénéficiera de dispositions assurant « le maintien, la conservation, la gestion ou la restauration d’éléments de la biodiversité ou de services écosystémique ».
« 99 ans, cela correspond au laps de temps maximum qu’il est possible d’établir, en droit, pour fixer des critères à respecter », souligne Olivier Blanche. « Et cette durée est assez vertigineuse quand on se rappelle qu’il y a un siècle, à l’endroit où se trouve le centre, se tenait une ferme, exploitée par des paysans, qui a brûlé en 1938. La végétation a repris ses droits depuis. »
L’ORE a été signée en présence de la Ligue pour la protection des oiseaux Auvergne-Rhône-Alpes (LPO AURA). Cette dernière assume en effet le rôle de contrôleur en chef, afin de « garantir le respect des engagements pris ». Elle rédigera, à cette fin, un rapport sur le terrain tous les trois ans.
Prendre soin des sols et du vivant
« Cela fait 31 ans que nous prenons soin du sol et du vivant, cette ORE vient officialiser ce travail et le garantir, quel que soit le destin de Terre vivante. Elle l’inscrit dans une forme de continuité qui fige les bonnes actions à poursuivre », se félicite le directeur général de Terre vivante.
La gestion mise en œuvre par la Scop, notamment via les techniques qu’elle présente dans son catalogue et dans sa revue Les 4 saisons, a ainsi été éprouvée sur le terrain. « Un inventaire faunistique et floristique avait été mené par la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature [devenue France Nature Environnement Auvergne-Rhône-Alpes (FNE AURA)] en 1994 », rappelle Olivier Blanche.
« En 2017, un nouvel inventaire a été réalisé par la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), lequel a conclu que les espèces identifiées à l’époque étaient toujours présentes, mais aussi que les techniques de jardinage et d’associations naturelles avaient débouché sur une augmentation de la biodiversité. »
Une reconnaissance du travail accompli par la scop et ses équipes, même si « nous restons largement dans une logique de “laisser-faire” dans notre rapport avec le vivant », souligne encore le directeur général de la maison d’édition. Parmi les réussites de cette « gestion », la présence notable du crapaud sonneur à ventre jaune, espèce classée comme vulnérable en France par la LPO. Pour autant, une centaine d’individus ont été identifiés à l’occasion de l’inventaire de 2017, élevant le batracien de quelques centimètres au statut d’« animal totem » du Centre écologique Terre vivante.

À l’occasion d’un nouveau passage, l’année dernière, la LPO a constaté que le crapaud avait été délogé par la grenouille rieuse, bien plus volumineuse et introduite en France dans les années 1970 à la faveur d’importations à des fins de consommation — cette espèce est elle-même moyennement menacée. « Avec la LPO, nous réfléchissons donc à la mise en place d’habitats spécifiques pour le crapaud sonneur à ventre jaune, afin de conforter sa présence », précise Olivier Blanche.
Un lieu pour expérimenter et découvrir
L’histoire partagée de Terre vivante et de ce morceau de forêt dans le Trièves s’est ouvert il y a plus de 30 ans. La structure a elle-même vu le jour en 1979, à l’ombre « d’une montagne, déjà, dans un petit appartement au pied de la butte Montmartre », s’amuse Olivier Blanche.
Un groupe de sept passionnés d’écologie fonde alors cette association puis, quelques mois plus tard, la revue bimestrielle Les 4 saisons, qui propose aux particuliers des techniques et méthodes pour jardiner sans intrants chimiques. En 1982, tout en poursuivant la diffusion du titre par abonnement, Terre vivante publie son premier ouvrage — le catalogue en compte aujourd’hui plus de 300.
« Au bout de quelques années, les créateurs de Terre vivante ont trouvé qu’il serait pertinent de pouvoir expérimenter, dans un espace naturel, tout ce qui était dispensé dans les revues et les livres », continue Olivier Blanche. « Ils sont donc partis à la recherche d’un tel lieu, avec quelques contraintes : il fallait qu’il soit éloigné d’au moins 50 kilomètres de toute centrale nucléaire, qu’il ne soit pas traversé par une ligne à haute tension et soit sujet à un climat difficile, afin d’éprouver les techniques de jardinage. »

L’équipe débarque donc au début des années 1990 au pied du Vercors, à la faveur d’une proposition de Philippe Richard, alors maire de Mens et abonné à la revue Les 4 saisons. « Il a vendu à l’association 50 hectares de terrain appartenant à la commune et ménagé un chemin d’accès. En échange, il demandait de privilégier les recrutements sur le territoire, tandis que la commune restait prioritaire en cas de vente de la parcelle. »
En 1994, Terre vivante inaugure son Centre écologique sur place, lieu d’accueil de publics scolaires, de visiteurs, de stagiaires, de séminaires d’entreprises, et siège social de la maison d’édition, devenue une Scop en 2005. « La parcelle est rapidement devenue un terrain d’expérimentations, qui étaient ensuite racontées dans les revues, tandis que des membres de l’association, puis des experts, venaient tester les techniques de jardinage avant d’en détailler les résultats dans des livres », rappelle Olivier Blanche.
Un nouveau projet en 2026
En 2025, le Centre écologique Terre vivante n’a ouvert ses portes qu’aux entreprises et scolaires, « [a]fin de prendre le temps, se poser pour réfléchir à un modèle enfin viable », précisait alors la Scop. « Nous imaginons cette année le meilleur moyen de le rouvrir », ajoute le directeur général. « Nous travaillons avec des chantiers d’insertion pour le gros entretien de printemps et, à l’avenir, nous souhaitons ouvrir l’entretien des espaces à la participation de bénévoles. »
Comme d’autres acteurs de la presse et de l’édition, Terre vivante a fait face à des difficultés financières ces dernières années, qu’un appel aux dons, fin 2024, a permis d’atténuer. Aujourd’hui, la Scop compte un effectif total de 24 personnes, dont 10 sur l’édition, 7 sur la presse et 7 autres employés occupés par le centre et les services transverses.
Parmi les pistes envisagées pour l’avenir, la mise en place d’un programme de recherche sur la biodiversité, parallèlement à un programme de résidences scientifiques qui s’appuie sur les hébergements du centre.
Photographie : Terre vivante vue du ciel (© Pierre Jayet – Inspiration Vercors)
Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com
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