Alors que des responsables d’Air France doivent être entendus, vendredi, au Sénat sur leur politique de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, l’entreprise comparaissait lundi devant les prud’hommes. Une hôtesse accuse Air France d’avoir tenté de la dissuader d’engager des poursuites.
Publié le 03/04/2026 05:00
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Il aura fallu plusieurs années à Séraphine S. pour franchir le pas. Lundi 30 mars, dans une petite salle surchauffée du conseil de prud’hommes de Bobigny, la jeune femme originaire d’Amiens ne se présente pas seule. À ses côtés, son compagnon, des militantes de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), mais aussi plusieurs hôtesses de l’air venues soutenir leur collègue dans la procédure qu’elle a engagée contre son employeur, Air France.
« Entre Séraphine et Air France, tout commence pourtant très bien », explique à la barre l’avocate de la salariée, Me Mylène Hadji, qui remonte le fil de l’histoire. En juin 2019, la jeune femme, alors âgée de 25 ans, est embauchée en CDI comme hôtesse de l’air après deux années d’alternance. « C’est ce qu’on appelle un ‘bébé Air France’, glisse l’avocate. Elle a grandi dans la compagnie, façonnée par elle, fascinée par elle. »
Mais « l’enthousiasme des débuts se heurte rapidement à une autre réalité », que la jeune recrue découvre lors d’une rotation Paris-Rabat, le 25 décembre 2019. À bord, raconte Me Hadji, l’ambiance est déjà chargée de propos à connotation sexuelle. Devant l’équipage, le pilote assène : « Le café, je l’aime sans rien, et allongé comme les hôtesses. »
Le soir même, l’ensemble de l’équipage se retrouve dans la chambre du commandant de bord de l’hôtel pour partager une coupe de champagne. Lorsque Séraphine S. arrive, un steward la tire par le bras pour l’asseoir à côté de lui sur le canapé. « À ce moment-là, explique l’avocate, le steward touche ses jambes, et sa poitrine. » La jeune femme tente de se dégager. « Elle essaie de se protéger comme elle peut », poursuit Me Hadji. Mais les attouchements sexuels continuent. Le commandant de bord assiste à la scène. « Au moment où elle tente de s’écarter, il lance au steward : ‘Mais vas-y, touche-la.' » Séraphine S. quitte alors brusquement la soirée. Elle prévient le commandant de bord : « Demain, je débarque. »
Le lendemain, le 26 décembre 2019, à 13h40, à son retour à Paris, elle informe immédiatement la compagnie et explique avoir été victime d’un « comportement déviant de la part d’un PNC [Personnel navigant commercial, la dénomination officielle des hôtesses et des stewards, NDLR] ». Elle annonce qu’elle ne repartira pas en vol avec cet équipage. Un rapport d’accident du travail « bénin » est établi par Air France : « La salariée déclare avoir été touchée par son binôme à de nombreuses reprises sur la poitrine ainsi que sur les jambes. Nature des blessures : troubles d’ordre émotionnel. »
Quelques semaines plus tard, le 21 janvier 2020, Séraphine S. est convoquée à un entretien avec les ressources humaines, et le référent harcèlement de la compagnie, qui lui présentent une lettre d’excuses du steward : « Une extrême fatigue me tenait en cette fin d’année difficile, sur laquelle je n’aurais pas dû ajouter du champagne », écrit-il. « Cette combinaison m’a visiblement fait perdre le sens de la mesure. Je n’avais pas conscience de la portée de mes gestes. »
Les représentants de la compagnie demandent alors à l’hôtesse d’inscrire au bas du courrier, à la main, qu’elle accepte ces excuses et qu’elle renonce à toute poursuite contre le steward et contre Air France. « Une violence de plus » pour elle, plaide Me Hadji, qui accuse Air France ne n’avoir ni prévenu, ni enquêté, ni sanctionné le harcèlement sexuel. « À peine quelques jours après les agressions sexuelles qu’elle dit avoir subies, Séraphine S. comprend que son employeur ne la soutient pas et cherche à refermer l’affaire. »
À la barre, l’avocat d’Air France, Matthias Weber, défend une autre lecture des faits. Parmi les arguments avancés par la compagnie : le silence de Séraphine S. pendant des années, et le fait qu’elle n’avait formulé aucun grief contre eux après le rendez-vous de 2020, alors même que, comme le rappelle son avocate, c’est la direction qui lui avait demandé de garder le silence.
La présidente du tribunal interroge : une procédure disciplinaire a-t-elle été engagée ? « Plusieurs échanges ont eu lieu. Mme S. a été reçue à plusieurs reprises », répond l’avocat. Selon lui, le steward « reconnaît dans ce courrier des gestes déplacés » sans adhérer aux propos de Madame S. « Cette lettre atteste qu’il y a eu un événement, dont acte. Il présente des excuses. Aurait-on préféré qu’il n’en présente pas ? »
Les juges prud’homaux reposent la question : une procédure disciplinaire a-t-elle été engagée contre le steward ? « Mme S. a signé le courrier de son plein gré, sans contrainte. Elle a jugé que ces excuses étaient acceptables », assure l’avocat. « Je ne veux blesser personne, mais l’incident était clos. » Et pour étayer son argument, il avance que, dans des échanges de courriels avec des responsables de la compagnie qui l’ont reçue, la salariée a, à deux reprises, conclu ses messages par un : « Merci. »
Le conseil de prud’hommes rendra sa décision le 28 septembre à 13h30. Avant cela, la question des violences sexistes et sexuelles au sein d’Air France, sera examinée vendredi 3 avril, lors d’une rencontre entre plusieurs responsables de la compagnie, dont le DRH Patrice Tizon, et la sénatrice Sophie Briante Guillemont. Il y a un an, la sénatrice avait alerté le gouvernement à la suite d’une enquête menée par la cellule investigation de Radio France, qui avait relevé plusieurs cas de violences sexistes et sexuelles pour lesquels la compagnie n’avait pas engagé de sanctions.
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Source:
www.franceinfo.fr




