À l’heure où l’IA bouleverse en profondeur les modèles de la communication, le groupe Heroiks revendique son positionnement de plateforme intégrée, capable de réconcilier création et média. Son fondateur et CEO Anthony Ravau détaille pour CB News une stratégie fondée sur l’agilité, l’investissement technologique et une lecture personnelle des transformations du marché. Interview.
CB News : Qu’est-ce que le groupe Heroiks aujourd’hui ?
Anthony Ravau : Nous nous définissons aujourd’hui comme une plateforme intégrée capable de répondre à l’ensemble des besoins des annonceurs, d’un bout à l’autre de la chaîne de valeur. A l’origine, le groupe Heroiks c’est l’agence media My Media, rebaptisée Heroiks en 2019. Une année importante pour nous, qui marque également un mouvement important vers la création, avec les rachats des agences Business (devenue New Business en 2023, NDLR) et Aubert Storch. Notre promesse de groupe, avec le changement de nom, devenait alors très claire : celle d’une offre intégrée, c’est-à-dire la capacité de répondre aux enjeux des annonceurs sans opposer la création et le média. Aujourd’hui, on voit bien qu’il est extrêmement compliqué d’adresser des problématiques de communication en travaillant en silo avec, d’un côté, les agences de création et, de l’autre, les agences médias. La raison est assez simple : la communication se plateformise, on adresse énormément le digital, et dans ce contexte la performance de la création devient fondamentale dans la performance des plans médias. Il est devenu très difficile de décorréler les problématiques de création des problématiques médias. Depuis 5 ans, nous avons mené un travail d’intégration très important. Cela a commencé de façon très concrète et très simple : nous avons physiquement déplacé tout le monde au même endroit. Nous sommes désormais tous réunis à Levallois, avec Peak Ace, molecule science, New Business, Versus, Heroiks Event…
CB News : Considérez-vous avoir atteint votre taille critique ?
Anthone Ravau : En effet. Nous l’avons atteint. Nous réalisons environ 70 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, stable par rapport à 2024. Nous avons une taille significative qui nous permet d’être solides sur l’ensemble des expertises. Avec notre agence de marketing Peak Ace, nous travaillons notamment avec SFR, AirBnB (hors Amérique du Nord), Stellantis, France Télévisions, Boulanger, Aeschbach. Pour la partie création (40 personnes), avec l’agence New Business, nous travaillons pour MAAF, Cristaline, Sport 2000, Morning, Loxam, Canderel, William Saurin, Bigard, Cycleiva, Rhum Clément, Le Gaulois… Avec Versus, notre agence 100% AI, les clients sont ASUS, Atol, Céraclès Coopérative (Sport 2000, Ekosport-Rent), VeryChic, Coperni, Solly Azar, Cut By Fred, L’Oreal, Groupe SEB et Aramisauto… Au total, nous accompagnons une cinquantaine de marques annonceurs sur la création publicitaire. Sur le conseil média, nous avons environ 110 clients, parmi lesquels Verisure, Coopérative U, Sixt, SeLoger, Thermomix, Back Market, Julien d’Orcel (social), France Travail (avec Makuity), ANSM (avec Makuity), et beaucoup de pure players, puisque cela a longtemps été une part importante de notre identité. Aujourd’hui, environ 30% de nos clients travaillent avec au moins deux agences du groupe. Les annonceurs ont besoin de plus de rapidité, de moins d’interlocuteurs, de moins d’agences, et de visions plus unifiées. C’est un phénomène que l’on perçoit dans la communication, mais aussi dans le conseil : les marques veulent moins d’intermédiaires parce qu’elles ont moins de temps, et elles veulent des stratégies plus cohérentes. De ce point de vue, je pense vraiment que nous sommes au bon endroit.
CB News : Le marché change à toute vitesse…
Anthony Ravau : Nous sommes un peu à la croisée des chemins, avec des solutions et une accélération qui sont assez vertigineuses sur tout ce qui touche à l’agentique. En l’espace de quelques mois, des jalons ont été franchis, notamment sur les sujets liés à l’achat d’espace. Nous sommes face à un changement de modèle en train de s’écrire. Il n’est pas encore complètement déterminé, et il se précisera sans doute lorsque les acteurs de l’IA auront eux-mêmes déterminé leur propre business model. Mais dans cette période que je trouve absolument fantastique, et même extraordinaire, nous avons un état d’esprit assez simple chez Heroiks : nous avons toujours considéré que les crises étaient des opportunités. Nous en avons déjà vécu un certain nombre, que ce soit en 2009 ou pendant le Covid. Et je pense qu’il va y avoir une redistribution des cartes extrêmement intéressante, dont nous devons profiter.
CB News : Quelle est la clé du succès ?
Anthoy Ravau : C’est vraiment l’agilité. Le problème des indépendants, parfois, c’est qu’ils n’ont pas toujours une taille suffisante pour investir, notamment dans la Tech. Or, aujourd’hui, ce secteur devient éminemment technologique : on n’est plus dans les métiers traditionnels. Il faut investir dans la Tech, tester, expérimenter. Il faut donc de l’agilité, bien sûr, mais aussi une capacité d’investissement. Nous sommes, je pense, l’un des plus gros acteurs indépendants de la communication, et cette taille nous donne la capacité d’investir sur des choses concrètes, et même locales. À l’inverse, le problème des « Big Five », c’est qu’ils appliquent souvent en France des décisions prises au siège, pour le monde entier, ce qui n’est pas sans lourdeurs dans les process. Nous, nous testons par exemple des outils ou des plateformes reposant sur l’IA, y compris de jeunes solutions très innovantes. Nous sommes donc, à mon sens, à la bonne place. Et surtout, nous avons le bon état d’esprit : être positif face aux changements structurels du secteur.
CB News : Les annonceurs ont-ils cette conscience-là ?
Anthony Ravau : Si l’on prend un peu de hauteur, je pense que les cabinets de consulting vont vraiment souffrir, et ils souffrent déjà. Ce que nous avons observé, c’est qu’avec la financiarisation de l’économie, les directions financières ont pris le dessus et ont confié les stratégies à des cabinets de conseil qui ont souvent produit des approches très indifférenciées, assez « copier-coller », ce qui a considérablement affaibli les directions marketing. Aujourd’hui, les annonceurs comprennent qu’il faut réinvestir dans le marketing, notamment dans le marketing opérationnel. C’est une bonne nouvelle pour les agences. Bien sûr, nous devons être sur le conseil et sur la stratégie, mais nous devons aussi rester dans l’opérationnel. Notre rôle, c’est d’exécuter une stratégie de la meilleure manière possible. L’exécution est fondamentale. On peut aujourd’hui se créer un véritable avantage concurrentiel en maîtrisant le marketing digital, à l’aune des plateformes et de l’IA.
CB News : Vous avez un exemple ?
Anthony Ravau : Je prends souvent celui de notre client Loxam. Grâce à l’IA, ils ont pu faire deux campagnes TV qu’ils n’auraient jamais pu produire, avec des niveaux de réalisation dignes de superproductions. Cela ouvre des perspectives considérables. Pour des marques audacieuses, qui ont envie d’investir intelligemment, pas nécessairement avec beaucoup d’argent, mais avec une bonne compréhension du potentiel de l’IA générative, il devient possible de raconter des histoires, de reprendre un avantage sur les autres. C’est cela que nous voulons proposer aux annonceurs : leur dire qu’aujourd’hui, même s’ils sont des challengers, ils peuvent, à condition d’être malins et bien accompagnés, reprendre des parts de marché et aller chercher de la croissance.
CB News : On a le sentiment que Heroiks est dans un moment charnière de son histoire ?
Anthony Ravau : Oui, c’est exactement cela. Je pense d’ailleurs que nous sommes tous dans un moment charnière. Le sujet, c’est qu’en France, nous avons souvent un rapport très particulier à l’innovation. Si je prends un peu de recul, je viens des télécoms, j’ai vécu la révolution du mobile, de l’ADSL, etc., et la France a toujours été un pays relativement en retard sur les nouvelles technologies et sur l’innovation, notamment par rapport aux pays nordiques. Dans ces pays, le taux de pénétration du mobile a été spectaculaire, parce que ce sont de petits pays historiquement très ouverts sur le monde et sur les innovations. Aujourd’hui, avec l’IA, on assiste un peu à la même chose. On entend beaucoup de gens parler de souveraineté, de data privacy, de risques, etc. Pour moi, je vais être très direct, une grande partie de cela, c’est du « bullshit ». C’est beaucoup de temps perdu.
CB News : L’IA, l’avenir immédiat, en somme ?
Anthony Ravau : Il faut embrasser l’IA. Il faut la comprendre, la maîtriser, y investir, pour ne pas être dépassé. Bien sûr, on peut se tromper. Il faut tester. Il faut vraiment entrer dans ce changement. Pour les leaders de notre marché, c’est d’ailleurs très compliqué, parce qu’il y a une énorme probabilité de disruption des modèles établis. Est-ce que le modèle actuel des grands groupes est durable et pérenne dans ce contexte ? Je ne le pense pas. Je pense même, potentiellement, que certains de ces acteurs peuvent disparaître. C’est une formule forte, je ne veux pas choquer, mais je crois sincèrement que c’est un risque réel. D’autant que, pour eux, l’impératif est aujourd’hui souvent de se consolider, alors que l’enjeu n’est plus tant de peser plus en achat d’espace que de définir un nouveau modèle. Et ce nouveau modèle sera très probablement, sur l’achat d’espace comme sur la publicité plus généralement, un modèle d’opérateur d’agents, c’est-à-dire un tiers de confiance sur les dimensions de supervision de campagne, avec une forte dimension technologique.
CB News : Il y a un risque pour les annonceurs, également ?
Anthony Ravau : Oui, que des annonceurs de taille intermédiaire se disent : « Je n’ai plus besoin d’agence, je peux le faire seul avec des solutions IA ». Il va donc falloir que les agences, quelles qu’elles soient, trouvent une vraie valeur ajoutée pour capter la valeur sur le marché et proposer quelque chose d’efficient aux annonceurs. Parce que, très clairement, les annonceurs vont pouvoir gérer une partie croissante de leurs campagnes en interne. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre cela.
CB News : Comment s’annonce 2026 ?
Anthony Ravau : En 2026, nous sommes plutôt orientés croissance. Pourquoi ? Parce que nous sommes mieux structurés. Nous récoltons les fruits de tous les efforts menés en 2025 : restructuration, mise en place de process, création de nouvelles équipes. Il y a aussi eu des recrutements… Et puis bien sûr, il y a eu notre agence de création 100% IA, Versus.
CB News : Comment voyez-vous Heroiks à trois ans ?
Anthony Ravau : À trois ans, ma vision est très claire : je veux que l’on soit le groupe indépendant le plus avancé sur l’IA générative. Concrètement, cela veut dire être le groupe qui maîtrise le mieux, dans ses process et dans sa manière de travailler, tout ce qui relève de l’IA, avoir une proposition de valeur extrêmement claire sur les problématiques agentiques et sur l’IA, et avoir au minimum consolidé un business model sur ces sujets, qui vont être absolument stratégiques.
CB News : La fin d’un monde ?
Anthony Ravau : Pour moi, le meilleur plaidoyer actuel pour l’IA, c’est le film « Le Loup » pour Intermarché (agence Romance, NDLR). C’est presque un « chant du cygne » de l’ancien monde : il n’y a plus aujourd’hui en France aucun annonceur capable de financer une campagne aussi lourde avec une déperdition énorme au passage. Il y a eu énormément de vues, d’accord, mais cela révèle aussi une déperdition considérable. Les annonceurs ne peuvent plus se permettre une telle décorrélation avec le ROI. Un cas comme Coca-Cola est aussi intéressant. La marque est beaucoup critiquée parce qu’elle fait des publicités en lien avec l’IA, mais en attendant elle apprend, elle s’améliore, et factuellement les campagnes sont appréciées par les consommateurs. Il n’y a pas de rejet massif, contrairement à ce que certains racontent. J’étais récemment dans une conférence où une société de production disait que le train était en gare et qu’il fallait monter dedans. Pour moi, ce n’est même plus cela : le train n’est plus en gare, il est déjà parti. Il faut courir et monter dedans, sinon cela va devenir très compliqué.
CB News : Vous êtes depuis peu présent à Dubaï…
Anthony Ravau : Dubaï, c’est très opportuniste. En l’occurrence, c’est la rencontre entre Heroiks et un entrepreneur talentueux qui voulait monter son entreprise (Hicham Auajjar, NDLR). Imaginer l’avenir du groupe uniquement à travers la France serait un peu compliqué compte tenu du contexte économique. Nous avons quand même un vrai problème de croissance en France. L’idée, c’est donc d’accélérer à l’international. Or, le Moyen-Orient connaît environ 20% de croissance des investissements médias sur la zone. Cela démarre très bien malgré le contexte. L’année est déjà faite là-bas avec deux clients dont je ne peu pas encore parler (sourire).
CB News : Avez-vous l’ambition de vous développer encore un peu plus à l’international ?
Anthony Ravau : L’international est un axe de développement très fort pour Heroiks. Nous regardons différentes opportunités en Europe du Sud, avec cette idée de trouver en joint-venture des entrepreneurs qui veulent monter leur structure, ou reprendre un groupe existant. C’est un modèle qui a déjà bien fonctionné chez nous. Nous l’avons pratiqué à plusieurs reprises, et c’est le type d’approche que nous voulons poursuivre, bien sûr à condition de faire les bonnes rencontres. En revanche, aujourd’hui, nous n’avons pas prévu de faire de croissance externe. Nous avons déjà de vrais chantiers transformants. Il faut savoir que nous avons racheté quinze entreprises depuis la création de la société. L’ADN de Heroiks, c’est vraiment l’idée qu’il y a un avant et un après quand on travaille avec nous en matière de performance. Nous voulons générer de meilleurs coûts d’acquisition, une efficacité accrue, parce que notre obsession, depuis toujours, c’est le résultat.
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