« Ce discours, c’est une manière de prendre la main sur le plan institutionnel »
Sciences et Avenir : Que penser de ces annonces de Jared Isaacman ?
Xavier Pasco : Il s’est approprié son rôle d’administrateur de la Nasa, en mettant en avant la notion d’intérêt général. Pour lui, le programme lunaire tel qu’il a été conçu ne permet pas aux États-Unis de revenir sur la Lune le plus tôt possible et dans des conditions optimales. D’où la nécessité de réformer. Les signaux qu’il envoie sont avant tout institutionnels : il prend ses distances avec les projets existants et adopte une approche autour de trois phases bien définies, de séquences planifiées — une démarche assez classique dans la culture de la Nasa. Ce discours, c’est une manière de prendre la main sur le plan institutionnel : le centre de gravité ne doit plus être des acteurs comme SpaceX ou Blue Origin, mais bien l’agence elle-même. En deuxième lieu, il cherche à répondre aux attentes de l’administration américaine en intégrant pleinement que l’implantation lunaire est un enjeu prioritaire dans un contexte de course avec la Chine.
Quant à l’abandon de la station Gateway, n’est-ce pas problématique vis-à-vis des partenaires européens, qui ont déjà construit plusieurs modules ?
C’est un autre signal envoyé : celui d’affirmer que l’industrie prioritaire reste avant tout l’industrie américaine. Et concrètement, cela se traduit par des coupes qui affectent surtout les contributions étrangères. Les partenaires seront consultés, des solutions leur seront proposées, mais le message politique est clair, dans l’esprit du slogan « Make America Great Again ». L’argent du contribuable américain doit bénéficier en priorité à l’industrie nationale.
Lire aussiObjectif Lune : une tempête solaire pourrait-elle menacer les astronautes de la mission Artemis II ?
« L’Europe est, dans cette affaire, quelque peu violentée »
Que vont devenir les modules déjà fabriqués ?
Il n’y a pas de visibilité à ce stade. L’Europe est, dans cette affaire, quelque peu violentée. L’idée évoquée par certains de développer une station spatiale européenne est loin de pouvoir bénéficier d’un soutien politique. Même du côté des industriels, l’enthousiasme ne semble pas évident. La question de la réutilisation des éléments existants reste aussi très floue, même si l’Italie – certains modules ont été construits à Turin – a annoncé soutenir les nouveaux plans américains.
Cette situation envoie un signal assez clair : dans les projections stratégiques américaines, l’Europe pèse peu. Et ce n’est pas nouveau. Cela s’est produit déjà à l’époque de la navette spatiale. Il est arrivé que des expériences pourtant cruciales pour le Cnes ou d’autres agences européennes soient brutalement annulées : une lettre, et tout s’arrêtait.
Pour la Nasa, cela ne représentait qu’une fraction infime de son budget scientifique. En revanche, pour une agence européenne, cela pouvait correspondre à 10 % de son budget de recherche. Cela donnait le sentiment que l’Europe était dépendante des moyens que les États-Unis acceptaient de lui accorder pour mener ses propres expériences. Aujourd’hui, la situation semble similaire pour des éléments industriels conséquents !
Le nouveau programme nous offre-t-il des opportunités ?
Il s’agit d’une feuille de route autour de laquelle les Américains vont bâtir notamment des moyens logistiques. Ils ne sont pas encore prêts aujourd’hui, donc cela pourrait ouvrir la voie à une nouvelle forme de coopération. Si l’Europe se décide à construire son vaisseau logistique pour lequel ils ont lancé les appels d’offres avec des acteurs comme The Exploration Company et d’autres, elle pourrait proposer des contributions en nature. L’Europe pourrait ainsi se positionner en soutien, en mettant en avant des capacités en cours de développement susceptibles de répondre aux besoins américains.
Cependant, les cargos actuellement conçus en Europe sont pensés pour desservir une station spatiale, et non pour des missions en orbite cislunaire ou pour des opérations d’amarrage dans cet environnement. Cela ajoute au flou général.
On est loin, à ce stade, de l’esprit des accords de coopération mis en place pour la Station spatiale internationale. À l’époque, les partenariats reposaient sur un relatif équilibre, fondé sur des échanges en nature : chaque partie apportait des éléments (modules, services, etc.) en contrepartie de droits précis, comme l’envoi d’astronautes, sans transactions financières directes. Cette classique répartition des rôles qui devait présider à la coopération pour Artemis pourrait être mise à mal avec les nouveaux plans.
Car aujourd’hui, les contributions européennes voient leur valeur devenir incertaine dans la nouvelle architecture. Pour l’Europe, ces contributions en nature justifiaient en retour des droits, comme l’accès à des vols d’astronautes. Si leur rôle est remis en question, les termes du contrat changent. Cela crée une incertitude importante sur la suite de la coopération.
Source:
www.sciencesetavenir.fr




