Nommé en mai 2025, le délégué du gouvernement fédéral allemand à la Culture et aux Médias — fonction souvent assimilée au ministre de la Culture français — Wolfram Weimer est au cœur d’une intense polémique depuis plusieurs semaines.
Chaque année, son ministère décerne le Deutscher Buchhandlungspreis, une récompense qui salue le travail des librairies indépendantes du pays et s’accompagne d’une dotation de plusieurs milliers d’euros, afin de soutenir leur activité.
L’édition 2025 de la récompense a toutefois été perturbée par la disparition de trois commerces de la liste des lauréats, peu après sa publication sur le site du Deutscher Buchhandlungspreis. Zur schwankenden Weltkugel à Berlin, The Golden Shop à Brême et Rote Straße à Göttingen, distingués cette année par un jury qualifié d’« indépendant », ont ainsi été escamotés, sans autre forme de procès.
Le ministère de la Culture, qui administre la récompense, est resté évasif sur les raisons qui ont motivé ces retraits, évoquant des « éléments relatifs à la protection de la Constitution ». Le ministère aurait en effet déclenché une procédure Haber, laquelle charge l’Office fédéral de protection de la Constitution de vérifier, à la demande de ministères fédéraux, si des organisations ou des personnes sollicitant des fonds publics poursuivent ou soutiennent d’éventuelles visées anticonstitutionnelles.
Les trois librairies exclues du prix auraient ainsi été visées par cette procédure. Interrogé, le 4 mars dernier, par une commission du Parlement allemand, Wolfram Weimer a confirmé cette hypothèse, en déclarant : « Si nous distribuons des prix et des aides financières à l’aide de fonds publics, alors, à mon avis, ils ne devraient pas revenir à des ennemis de l’État ni à des extrémistes. »
Une « police de la pensée » ?
L’exclusion des trois librairies a suscité une vague de solidarité avec ces commerces, les autres enseignes lauréates se cotisant pour leur verser une somme à la hauteur des dotations prévues. Le monde du livre, dans son ensemble, a vivement dénoncé l’intervention de Weimer, en Allemagne, mais aussi à l’international.
Ainsi, la Fédération des éditeurs européens, l’Union internationale des éditeurs et la Fédération européenne et internationale des libraires ont uni leurs voix pour condamner ces exclusions, à l’unisson avec l’Association allemande des libraires et éditeurs (Börsenverein des Deutschen Buchhandels).
Dans un entretien accordé à SWR début mars, le président du Börsenverein, Sebastian Guggolz, avait déploré que l’enquête de l’Office fédéral de protection de la Constitution soit restée « totalement opaque » et s’inquiétait des conséquences pour les libraires et leur liberté de choix quant aux ouvrages vendus ou affichés en vitrine.
Plusieurs figures politiques ont aussi réagi à l’affaire, à l’occasion d’un débat parlementaire, le 20 mars dernier, auquel Weimer a assisté, sans toutefois y participer. Sören Pellmann, coprésident du groupe de gauche Die Linke au Bundestag, a pointé un ministère devenu une « police de la pensée » plutôt qu’un soutien des libraires.
À l’inverse, le ministre de la Culture a reçu le soutien de la droite démocrate-chrétienne et conservatrice, via les partis CDU/CSU, dont il est proche. Journaliste conservateur, Wolfram Weimer possède un groupe de presse — Weimer Media Group GmbH — et s’est exprimé publiquement, avant sa nomination, sur le déclin culturel de l’Europe ou sur l’importance de la religion pour structurer la société, idée développée dès 2006 dans un livre, Credo. Warum die Rückkehr der Religion gut ist (DVA).
L’extrême droite s’est aussi invitée dans le débat, le député Götz Frömming pointant « un festival de deux poids, deux mesures » et assurant que le secteur du livre « se noyait dans les demandes de censure quand il s’agissait de l’extrême droite », rapporte le Boersenblatt. Il a par ailleurs indiqué avoir saisi le ministère de l’Intérieur pour signaler les librairies BiBaBuZe (Düsseldorf), Karl Marx (Francfort), Artemis (Aix-la-Chapelle) et Land in Sicht (Francfort).
Enfin, le député d’extrême droite a évoqué la libraire Susanne Dagen, proche de l’extrême droite allemande, en garantissant qu’elle ne recevrait sans doute jamais le Deutscher Buchhandlungspreis. Dommage : sa librairie BuchHaus Loschwitz, à Dresde, a été primée en 2015 et 2016…
Un ministre contesté
Le 25 mars dernier, le chancelier allemand Friedrich Merz, membre de la CDU, a renouvelé sa confiance à Wolfram Weimer, malgré la côte de popularité en berne de ce dernier. Il a souligné que le débat en cours était « difficile », mais que le ministre de la Culture avait « exprimé son opinion et pris des décisions qui, bien entendu, ne conviennent pas à tout le monde », rapporte Kurier.
Lors de la Foire du Livre de Leipzig, l’un des plus importants événements pour le secteur du livre allemand, organisée du 19 au 22 mars, Weimer a été copieusement hué, tandis que la cérémonie de remise du Deutscher Buchhandlungspreis a été tout simplement annulée.
Les trois librairies visées par le ministre, avec leurs avocats, ont saisi les tribunaux administratifs de Berlin et de Cologne, le 10 mars, afin de déterminer si l’application de la procédure Haber, dans ce cas précis, est conforme au droit allemand. Pour Jaspar Prigge, avocat de la librairie Zur schwankenden Weltkugel (Berlin), cette procédure « envoie un message à chaque librairie, chaque éditeur, chaque institution culturelle de ce pays : faites attention à ce que vous affichez en vitrine. Aux personnes que vous invitez. Prenez garde lorsque vous candidatez pour une subvention. »
Selon lui, les échanges de données entre le ministère de la Culture et l’Office fédéral de protection de la Constitution « encouragent une autocensure incompatible avec la liberté d’expression et la liberté de la presse ».
À LIRE – Allemagne : la stigmatisation de trois librairies de gauche vire à l’affaire d’État
La librairie Zur schwankenden Weltkugel réfute par ailleurs le qualificatif d’« extrémiste » utilisé par le ministre de la Culture dans un entretien accordé au Zeit, le 19 mars dernier : « Si l’État remet des récompenses et des dotations à partir de l’argent public, alors elles ne peuvent pas revenir à des extrémistes politiques », a-t-il souligné, sans citer les librairies.
Le 24 mars, le commerce a saisi le tribunal administratif de Berlin, en référé, afin d’empêcher le ministre d’utiliser ce terme pour évoquer les librairies exclues du Deutscher Buchhandlungspreis, rapporte le Tagesspiegel. Lorsque l’on s’attaque à des librairies, mieux vaut choisir son vocabulaire avec soin…
Photographie : La librairie Zur schwankenden Weltkugel, à Berlin (Zur schwankenden Weltkugel)
Par Antoine OuryContact : ao@actualitte.com
Source:
actualitte.com




