Sous son intitulé français d’intégrale, ce premier volume rassemble en réalité trois récits publiés d’abord par Dark Horse dans l’univers de Cyberpunk 2077 : Trauma Team, You Have My Word et Blackout. Le recueil associe Cullen Bunn et Bartosz Sztybor au scénario, avec Miguel Valderrama, Jesús Hervás et Roberto Ricci au dessin. Ce montage n’a rien d’un simple produit dérivé : il sert de cartographie morale de Night City, en variant les points de vue, les classes sociales et les usages de la violence.
L’intérêt historique du livre tient d’abord à sa place dans une franchise plus ancienne que le jeu vidéo qui lui donne son nom. L’univers Cyberpunk naît comme jeu de rôle sur table sous l’impulsion de Mike Pondsmith à la fin des années 1980, avant d’être prolongé par CD Projekt Red dans une logique transmédiatique où Bartosz Sztybor occupe un rôle central dans le développement narratif.
Cette filiation compte, parce que l’album conserve de cet héritage une obsession intacte : faire de la technologie non un décor, mais le révélateur brutal des rapports de pouvoir.
Le premier récit, Trauma Team, reste le plus immédiatement saisissant. Une auxiliaire médicale, Nadia, survit à une intervention désastreuse puis reçoit pour mission d’extraire un client lié au massacre de son ancienne équipe. Le dispositif tient du siège vertical, presque du film d’assaut, mais Cullen Bunn ne réduit pas l’histoire à un exercice balistique. Il enferme son héroïne dans une contradiction simple et vénéneuse : sauver à tout prix un homme dont la survie insulte les morts. La fiction trouve là son moteur, entre discipline professionnelle et écœurement intime.
Miguel Valderrama imprime à cette ouverture une nervosité clinique. Son trait épouse l’urgence, les corps appareillés, les couloirs saturés, les percées de violence. Plusieurs critiques anglophones ont relevé la force d’attraction visuelle de cette entrée en matière et sa capacité à rendre le monde crédible avant même de le rendre spectaculaire. Le dessin ne cherche pas la pure élégance : il préfère le choc, la compression, la sensation d’une ville qui transforme chaque secours en opération paramilitaire.
Avec You Have My Word, Bartosz Sztybor déplace le centre de gravité. Le récit suit Teresa, grand-mère ramenée vers la violence après la mort de sa fille, sur fond de gang, de corporation et de dette ancienne. La trame repose sur une vengeance, avec tout ce que ce schéma suppose de trajectoire lisible et de montée en tension.
Cette relative simplicité constitue à la fois sa limite et sa force : moins surprenante dans son architecture, l’histoire gagne en lisibilité affective et en densité mélodramatique. Elle donne au volume son segment le plus frontalement tragique.
Jesús Hervás accompagne ce virage avec un graphisme plus sec, plus ombreux, moins démonstratif que celui de Trauma Team. Le trait découpe les visages, accuse l’usure, laisse remonter une forme de fatigue organique que le récit exploite bien. Night City n’y brille presque jamais : elle ronge. Cette austérité sert le personnage de Teresa, mais elle appuie aussi l’un des défauts du livre. À force de noirceur homogène, certaines séquences paraissent chargées d’une gravité attendue, comme si l’univers imposait parfois ses codes avant de laisser les personnages respirer.
Le troisième ensemble, Blackout, s’impose comme la pièce la plus ample sur le plan symbolique. Arturo, technicien de braindance miné par ses propres démons, conçoit un casse pendant qu’une panne générale dérègle la ville entière. Le récit touche à un nerf profond du cyberpunk : que reste-t-il d’une société quand son flux technologique s’interrompt ? Sztybor y retrouve une veine sociale plus nette, presque plus politique, en observant une population rendue dépendante aux dispositifs censés l’apaiser. Là, le livre dépasse franchement le supplément d’univers.

Roberto Ricci réussit alors ce que peu de bandes dessinées sous licence accomplissent vraiment : modifier la perception du monde sans le trahir. Des commentateurs anglophones ont souligné ses couleurs plus sourdes, son atmosphère plus mélancolique, sa manière de rendre Night City simultanément familière et dénudée.
Ce choix visuel vaut commentaire en soi : privé de ses néons triomphants, le décor révèle enfin sa misère structurelle. Blackout contient ainsi les plus belles pages du volume, parce qu’il arrache le cyberpunk à sa propre imagerie publicitaire.
L’ensemble souffre pourtant d’une inégalité nette. Le principe anthologique favorise la diversité, mais fragmente aussi la montée émotionnelle. Le lecteur passe d’un registre à l’autre sans toujours bénéficier d’une respiration suffisante, et certains développements secondaires appellent plus d’espace. En outre, l’album récompense davantage les lecteurs déjà familiers de Night City que les nouveaux venus, plusieurs critiques ayant noté que certaines références et certains usages du monde parlent d’abord aux initiés.
Reste un constat solide : cette intégrale échappe souvent au piège de l’adaptation opportuniste. Elle ne répète pas le jeu ; elle travaille ses marges, ses métiers, ses survivants, ses oubliés. La réussite du volume tient précisément à cette échelle.
Pas de sauveur, pas de fresque messianique, pas d’héroïsme réparateur : seulement des individus abîmés qui négocient, chacun à sa façon, avec une ville prédatrice. Dans ce territoire saturé de chrome, le livre choisit la chair, la dette, le manque et la honte. Il y gagne sa dureté, donc sa justesse.
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
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