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L'éloquence de l'âne : la dérive fertile de Fabio Viscogliosi, dans Rococo Notes

Il est des livres qui ne se lisent pas comme on suit une autoroute, mais comme on s’égare volontairement dans un chemin de traverse, là où le goudron laisse place à l’herbe folle et où l’horizon se brouille délicieusement. Avec son nouveau recueil, Fabio Viscogliosi nous invite à une déambulation intime, un voyage immobile où le dessin et la pensée se répondent dans un écho feutré.

L’auteur, artiste aux multiples facettes, livre ici une suite de « notes » qui sont autant de fragments d’une existence dévouée à l’observation du monde et de ses marges.

Le récit s’ouvre sur une expérience fondatrice : celle de la perte de repères. En cherchant un fournisseur de peintures, l’auteur s’égare dans une campagne aux contours irréels. Cette mésaventure devient le point de départ d’une réflexion profonde sur l’errance. « Je n’étais pas vraiment perdu, bien entendu, il suffisait de rouler un peu plus loin pour retomber sur mes pattes, mais il y avait malgré tout un frisson inattendu à me retrouver ici, sans repères, proche et loin de tout. »

Cette sensation de flottement est le moteur même de l’œuvre. Viscogliosi ne cherche pas à arriver, il cherche à être en mouvement. Pour lui, l’errance n’est pas une perte de temps, mais une quête de sens où chaque détail — une courbe de nuage, une empreinte dans la boue — devient un signe à déchiffrer.

Au cœur de cette trame se détache une figure récurrente, presque totémique : l’homme à tête d’âne. Ce personnage hybride, que l’on retrouve au fil des pages et des illustrations, n’est ni tout à fait l’auteur, ni tout à fait un étranger. « Je le vois comme un personnage générique, hybride, prompt à endosser plusieurs rôles, selon l’humeur. Il est aussi très souple à dessiner, en relief et en oreilles, doté de traits de caractère apparemment contradictoires — la force et la fragilité, la douceur et l’entêtement, l’intelligence et l’idiotie conjuguées —, très humain, finalement. » Cet âne devient le vecteur d’une narration distanciée, une sorte de Buster Keaton graphique qui traverse les situations avec un décalage salvateur.

L’interaction entre le texte et l’image est ici organique. L’auteur confie dessiner souvent au réveil, dans cet état de semi-conscience où la raison n’a pas encore pris le dessus. « J’aime cet état d’esprit flottant, en suspension ; ma raison n’est pas encore active, je ne sais pas ce que je cherche, encore moins ce que je trouve. J’ai parfois l’impression que ma main se déplace d’elle-même, dans une sorte de réflexe musculaire, sans que je sois conscient des directions qu’elle pourra prendre. » Cette méthode de création, par « petits bonds », donne au livre son rythme si particulier, fait de digressions et d’associations d’idées parfois « douteuses », mais toujours fertiles.

L’ouvrage développe une véritable théorie de la « rocaille » et de la trame. Viscogliosi se définit comme un « ouvrier » attaché à la matière, au travail patient de l’atelier. Il explore la nostalgie des formes — les cailloux ramassés en famille, les magazines de décoration des années passées — pour construire une esthétique du souvenir. « L’art de la rocaille était en vogue à l’époque, il apportait la touche finale à la construction d’une maison individuelle — construction qui en soi représentait déjà un événement pour nous. Ma mère avait une belle collection de magazines de décoration, remplis de photos avec les différents types d’aménagement possibles (je m’en inspirais souvent pour mes dessins). »

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Si l’on devait pointer un défaut, ce serait peut-être cette volonté parfois trop marquée de se perdre dans la digression, qui pourrait égarer le lecteur en quête d’une structure plus rigide. Cependant, cette apparente faiblesse est contrebalancée par une qualité rare : une sincérité désarmante. L’auteur ne masque rien de ses hésitations ou de ses « rendez-vous manqués » avec certaines œuvres.

Refermons cette chronique sur une tentative de reliure, un désir de rassembler ces milliers de notes éparses. « J’avais l’espoir de pouvoir ainsi réunir mes feuilles éparses — textes, dessins, brouillons, listes, notes, il y en a des milliers —, je voyais une forme de justesse à cet assemblage, une solution pour lutter contre la dispersion. J’imaginais ainsi des dizaines, des centaines de petits cahiers rudimentaires, alignés sur une étagère et consultables à loisir. » C’est précisément ce que réussit ce livre : offrir un abri cohérent à la fragmentation de la pensée, transformant le chaos du quotidien en une poétique de l’instant.

L’aventure a débuté depuis longtemps, mais se retrouvera en librairies le 8 avril. 

Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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