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Des maisons en corail parsèment le Pacifique et les chercheurs savent désormais quand elles ont été construites.

En Polynésie française, des dizaines de maisons construites en corail témoignent d’un profond bouleversement provoqué par l’arrivée des missionnaires au XIXᵉ siècle. Grâce à une méthode de datation très précise, des archéologues parviennent aujourd’hui à retracer pour la première fois le calendrier de leur construction.

Les îles Mangareva (Ma’areva) se situent à environ 1 600 kilomètres au sud-est de Tahiti, en Polynésie française. Elles tirent leur nom — qui signifie « montagnes flottantes » — de l’effet produit par les embruns qui se brisent sur les atolls coralliens environnants, ou motu : les anciens sommets volcaniques donnent alors l’impression de flotter au-dessus des vagues.

Aujourd’hui, les îles abritent environ 2 000 habitants, dont beaucoup travaillent dans les fermes perlières installées dans le lagon turquoise. À travers les îles subsistent aussi les vestiges de dizaines d’édifices remarquables : des maisons construites en corail.

Dans le cadre d’un projet plus vaste consacré aux transformations de la vie quotidienne à Mangareva au XIXᵉ siècle, mon équipe de recherche en archéologie a documenté des dizaines de ces maisons de corail, notamment sur les îles d’Aukena, Akamaru, Mangareva et Taravai.

Aujourd’hui, dans un nouvel article publié dans la revue Antiquity, nous avons établi la première chronologie précise de la construction de ces maisons de corail.

Ces résultats mettent en évidence de nouvelles dynamiques dans la manière dont les sociétés du Pacifique ont transformé leur environnement bâti après le contact avec les Européens — et montrent comment cet héritage colonial continue encore aujourd’hui de façonner la vie locale.

La colonisation a transformé la vie des communautés dans le Pacifique

Des missionnaires catholiques français ont établi un poste à Mangareva à partir de 1834. En plus d’apprendre les prières, d’assister aux offices religieux et de lire la Bible, les habitants de Mangareva ont profondément modifié leur vie quotidienne à leur contact. Parmi les nombreux changements figure une transformation complète des espaces domestiques.

En quelques décennies, les habitations traditionnelles en bois et en chaume ont été remplacées par un nouveau type de petites maisons en pierre. Les missionnaires consignaient souvent des dates précises pour leurs constructions, en particulier pour la cathédrale de Rikitea, les églises réparties dans l’archipel ou encore les principales écoles catholiques.

En revanche, pour la catégorie de bâtiments la plus nombreuse de cette période — les maisons — nous ne disposons généralement d’aucune information sur leur date de construction, sur ceux qui les ont bâties ni sur les personnes qui y ont vécu.

Une méthode de datation précise

Lors de travaux de terrain en octobre 2024, j’ai remarqué que l’un des blocs de corail tombé du mur de la maison en ruine que nous fouillions contenait des coraux branchus qui semblaient très frais, presque comme s’ils venaient d’être coupés sur le récif vivant.

Nous avons utilisé une technique avancée appelée datation uranium-thorium (U-Th) pour déterminer l’âge de ces coraux branchus — et des structures construites à partir d’eux.

Contrairement à la datation au radiocarbone, plus connue et dont les marges d’erreur se comptent en décennies, la datation U-Th est extrêmement précise : elle permet de déterminer à quelques années près la date à laquelle les coraux sont morts, ne laissant derrière eux que leur exosquelette dur.

Contrairement aussi à la datation au radiocarbone, qui n’est pas très fiable pour des matériaux âgés de moins d’environ 400 ans, la datation U-Th fonctionne jusqu’à des périodes très récentes, voire presque jusqu’à nos jours.

Nous avons prélevé un échantillon « témoin » sur un bâtiment dont la date est connue — l’école de garçons d’Aukena construite dans les années 1850 — ainsi que des échantillons provenant de huit autres maisons et d’une tour de guet en corail.

Nous avons également prélevé un corail branchu dans une couche de fosse située dans la même maison où j’avais remarqué pour la première fois ces branches de corail à l’aspect « frais » dans les blocs.

À l’époque, nous pensions que cette fosse contenait les restes d’un festin organisé juste avant la construction de la maison. Les dates qui se recoupent dans nos résultats U-Th ont confirmé cette hypothèse.

Tour de guet en corail à la pointe Mata Kuiti, sur l’île d’Aukena.
Professeur associé James Flexner, University of Sydney

Les mystères du « vieux corail »

Après analyse des échantillons, nous avons été surpris de constater que plusieurs dates ne correspondaient pas à ce que nous avions prévu.

Certains coraux semblaient être morts avant les années 1830, lorsque les missionnaires sont arrivés. Certains remontaient même à une période antérieure au contact avec les Européens dans les années 1790.

Un problème similaire est bien connu dans la datation au radiocarbone : le problème du « vieux bois », où la date de la mort d’un organisme peut précéder de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles, l’événement que l’archéologue cherche à dater. Étions-nous confrontés ici à un problème de « vieux corail » ?

Deux explications sont possibles.

Un archéologue ayant visité Mangareva dans les années 1930 a signalé des amas de débris de corail qu’il pensait être les restes de marae, des structures autrefois sacrées renversées pendant la période missionnaire. Cela ouvre la possibilité que ce corail ancien ait été réutilisé pour de nouvelles constructions.

Une autre explication possible pour ce type de corail, appartenant au genre scientifique Acropora, est que certaines branches meurent à distance de la zone de croissance active du récif au fil des années ou des décennies, tout en conservant leur apparence « fraîche ».

Ce scénario est peut-être le plus probable, car nos dates « trop anciennes » ne devançaient la chronologie attendue que de quelques années ou décennies, et non de plusieurs siècles. Mais nous ne pouvons pas non plus écarter complètement l’hypothèse des marae.

Il nous reste encore beaucoup à apprendre sur la manière dont les populations utilisaient le corail pour construire leurs bâtiments dans le passé — et peut-être aussi sur la façon dont les récifs coralliens se sont régénérés, ou non, après des décennies d’exploitation humaine. Ce dernier point pourrait être important pour réfléchir plus attentivement à nos propres relations avec les récifs coralliens aujourd’hui.


Source:

theconversation.com

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