Si l’on postule que la Version Originale Sous-Titrée respecte le travail du réalisateur et des comédiens en gardant intacte la langue initiale dans laquelle le film a été tourné, la Version Française mérite elle aussi de la considération pour celles et ceux qui œuvrent en amont afin qu’une production étrangère puisse exister dans la langue du pays et rencontrer un plus large public (environ 75% des Français privilégient les versions doublées).
Le travail que cela représente est considérable, car il ne s’agit pas simplement de traduire une réplique, il faut que celle-ci s’accorde aux mouvements des lèvres de l’acteur et dans le temps imparti de la séquence. La mission du traducteur est double : rester fidèle au texte du personnage et s’accorder autiming du dialogue. Travail complet qui demande une grande exigence et un maximum de concentration, sans oublier le savoir-faire des comédiens qui prêtent leur voix aux acteurs étrangers.
Rencontre avec deux auteurs de talent, Ludovic Manchette et Christian Niemiec, qui ont travaillé sur l’adaptation de séries américaines (The Pacific, diffusée en France sous le titre L’Enfer du Pacifique, How I Met Your Mother, Lucifer…) et de films tels que Dune 1 et 2 ou dernièrement Scream 7 et le magnifique Le Son des souvenirs, actuellement en salle.
Par ailleurs auteurs de romans à succès (Alabama 1963, America[s] et À l’ombre de Winnicott), le duo nous révèle les secrets de fabrication de cette profession peu connue du grand public.
ActuaLitté : Comment vous êtes-vous lancés dans cette aventure ?
Ludovic Manchette : Dans le doublage ? C’est drôle, beaucoup viennent à ce métier peu connu par des chemins de traverse, mais, en ce qui me concerne, j’ai toujours voulu traduire des dialogues de films. Je devais avoir dix ans quand je me suis demandé pour la première fois comment des acteurs américains pouvaient parler français dans mes séries préférées.
J’ai supposé que quelqu’un devait traduire leurs dialogues et je me suis alors dit que si ce métier existait, j’adorerais faire ça. J’ai donc suivi des études de littérature et civilisation anglo-américaines. Puis, quand j’ai obtenu ma maîtrise, j’ai envoyé vingt CV et la seule société de doublage qui m’a répondu est celle pour laquelle Christian travaillait exclusivement à l’époque.
Christian Niemiec : Pour ma part, c’est une amie comédienne qui m’avait dit qu’une des sociétés de doublage pour laquelle elle travaillait recherchait des adaptateurs — c’est le nom de notre métier. Elle m’a dit : « Tu sais écrire… » — j’étais journaliste — « Tu parles anglais… » J’avais suivi des études d’anglais, moi aussi, et j’avais passé beaucoup de temps aux États-Unis.
Je suis allé dans la société en question, Chinkel, et ils m’ont donné du travail le jour même. Un épisode de dessin animé sur lequel j’ai passé dix jours. En sachant que quelques années plus tard, il ne m’en fallait plus que deux.
En plus de recevoir le scénario, vous recevez une vidéo avec les sous-titres et également des indications sur les mouvements de lèvres des acteurs ?
Christian Niemiec : Non, nous ne recevons pas les sous-titres. Nous recevons les images du film, le script et un fichier sur lequel se trouve la bande-rythmo. Il s’agit d’une bande qui défile sous l’image et sur laquelle nous écrivons le texte français que vont jouer les comédiens. Quand nous la recevons, le « détecteur », la personne qui travaille en amont, a déjà posé dessus les répliques originales et la « détection », c’est-à-dire des signes qui correspondent à tous les mouvements de bouche.
Notre travail consiste à traduire les répliques de façon à ce que ce soit synchro, mais aussi naturel et fluide, le plus important étant évidemment de bien coller à l’anglais. Notez qu’on dit beaucoup « synchro » dans le milieu, même si la forme correcte est « synchrone » pour l’adjectif.
Ludovic Manchette : On nous demande souvent pourquoi les sous-titres ne disent pas exactement ce qui est dit en VF ou même en VO. Le sous-titrage, qui est aussi tout un art, répond à d’autres contraintes. Parce qu’on ne lit pas aussi vite qu’on entend, le sous-titreur doit synthétiser. C’est pour cette raison que si vous ne parlez pas du tout anglais, vous ratez une partie de ce qui se dit, en plus de rater une partie de ce qui se passe à l’image puisque vous êtes occupé(e) à lire.
Par ailleurs, une phrase comme « Don’t remind me ! » ne se traduira pas par « Ne me le rappelle pas ! », mais plutôt par « Merci de me le rappeler ! » ou « Ne m’en parle pas ! ». Le spectateur peut donc avoir l’impression parfois que les sous-titres ou la VF s’écartent de la VO, quand ce n’est pas le cas. En l’occurrence, dans l’exemple que je viens de vous donner, effectivement, il n’y a pas « Thank you » dans la VO…
Christian Niemiec : Et puis nous devons par moments adapter le texte, quand certaines blagues ne fonctionnent pas en français par exemple ou que certaines références sont obscures. C’est pour cette raison que notre métier s’appelle « adaptateur » et non « traducteur ». Cela dit, quand on y pense, tout traducteur doit nécessairement adapter. Tout sous-titreur aussi, d’ailleurs.
Vous avez traduit des épisodes de séries, vous nous avez confié qu’un épisode représentait 8 à 10 jours de travail. Une heure de travail pour une minute à l’écran est un ratio moyen ?
Christian Niemiec : C’est à peu près ça, oui. 8 à 10 minutes par jour. Bien sûr, il y a des séries plus ou moins bavardes et plus ou moins compliquées, selon l’univers dans lequel elles se déroulent. Il faut souvent faire des recherches parce qu’il ne suffit pas de savoir ce qui est dit, encore faut-il trouver comment un légiste, un pilote d’avion ou un chirurgien le dirait dans la réalité.
Dialogues rapides ou longues tirades, des deux, quel est le plus difficile à traduire ?
Christian Niemiec : Les phrases très courtes peuvent être difficiles. Nous aurions parfois besoin d’un peu plus de place pour dire la même chose qu’en anglais, mais nous trouvons toujours une façon de l’exprimer. Nous n’avons jamais envoyé une bande rythmo incomplète en studio ! (rires)
Ludovic Manchette : Il nous faut parfois beaucoup de temps pour trouver une traduction qui va être à la fois synchro — ou synchrone —, fidèle à l’anglais et parfaitement naturelle. Dans ces cas-là, lorsque la phrase passe en studio et que le comédien entend l’anglais et lit notre texte, il ne peut pas imaginer qu’il nous a fallu autant de temps pour en arriver à cette traduction qui semble s’imposer !
La traduction puis le doublage permettent-ils d’apporter des nuances au jeu des acteurs et ainsi de les mettre un peu plus en valeur ?
Ludovic Manchette : Je peux vous dire que nous avons travaillé sur des films dans lesquels certains acteurs étaient très mauvais en VO et bien meilleurs en VF, parce que doublés par d’excellents comédiens ! Et en ce qui concerne le texte, il peut nous arriver de relever le niveau. D’ailleurs, un distributeur qui nous donnait souvent des films moyens en nous disant « Bon, c’est pas terrible… » nous disait systématiquement après les avoir vus en VF : « En fait, il était vachement bien ce film ! » Bon, quand nous lui répondions que ça tenait à notre texte, ça le faisait rire…
Christian Niemiec : Mais une bonne traduction, claire, vivante, drôle, peut évidemment améliorer un film, de la même façon qu’une mauvaise traduction peut le plomber. On peut dire la même chose, mais le choix d’un mot ou d’un autre peut tout changer.
Et puis dans le cas d’un film historique par exemple, la langue française est si belle et si riche qu’elle permet souvent de faire mieux, en tout cas plus joli et plus « historique », que la VO. L’anglais des films historiques reste de l’anglais contemporain « basique ». Tandis qu’en VF, un simple « Please » traduit par un « Je vous prie », un « Yes » par un « Certes », quelques inversions telles que « Voulez-vous… » et ça a déjà une autre gueule !
On parle de plus en plus de l’IA, en quoi pourrait-elle nuire à votre travail ?
Ludovic Manchette : Nous traduisons des dialogues, or dans les dialogues, il y a de l’affect, des non-dits, du sous-texte, que ne perçoit pas forcément l’IA. Qui vouvoie qui, qui tutoie qui, et quand passer du vouvoiement au tutoiement ? En anglais, c’est toujours « You », mais en français… C’est quelque chose qu’un humain peut sentir, mais l’IA, je ne sais pas. Je ne suis pas sûr qu’elle puisse saisir et rendre toutes les nuances et les sous-entendus d’un dialogue. Et elle ne risque pas de contacter des professionnels pour leur demander comment ils s’expriment réellement.
Christian Niemiec : Je ne voudrais pas non plus balayer la question d’un revers de main. Elle se pose, évidemment, et surtout, dans un premier temps, sur des produits un peu bas de gamme, sur lesquels le spectateur est peut-être moins regardant.
Vos romans sont très « cinématographiques » : décors, ambiances, répliques… Aimeriez-vous voir porter à l’écran une de vos œuvres ?
Christian Niemiec : Ce sont les lecteurs qui nous parlent sans cesse d’adaptations. Une lectrice nous a dit : « Ce sont les meilleurs films que j’ai lus ! » C’est sans doute lié à notre travail sur les séries et les films. Quoi qu’il en soit, l’idée a fait son chemin et je dois dire que je serais très curieux et très heureux de voir ça, surtout si c’est réussi ! Et ce serait une jolie façon de boucler la boucle si nous étions amenés à en écrire la VF.
Ludovic Manchette : Ce n’est pas une fin en soi, mais ce serait formidable. Nous écrivons des histoires pour qu’elles soient partagées et si nous pouvons les partager avec des gens qui ne lisent pas, c’est parfait. C’est une façon de toucher un public beaucoup plus large. Et il faut bien avouer que Stephen King ne serait pas Stephen King sans toutes ses adaptations.
Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?
Ludovic Manchette : Je précise que nous n’adaptons plus aujourd’hui que trois à quatre films par an, contre une quinzaine autrefois. Mais pour tout vous dire, nous n’avons pas le droit de parler des films sur lesquels nous travaillons. Nous signons des contrats de confidentialité et les Américains ne plaisantent pas vraiment avec ce genre de choses…
Christian Niemiec : C’est notre activité d’écrivains qui occupe désormais la majeure partie de notre temps. Nous travaillons d’ailleurs sur un quatrième roman, qui nous a été inspiré par l’histoire d’une de mes grands-mères. Mais vous n’en saurez pas plus, parce que nous avons le goût du secret. Ça aussi, ça doit venir du doublage !
À quand le prochain roman ?
Ludovic Manchette : Peut-être en 2027. Nous entamons seulement l’écriture, après avoir passé des mois à imaginer toute l’intrigue, les personnages, etc. Nous travaillons toujours avec un plan, et ce plan, nous l’avons, mais il y a des impondérables. C’est comme avec les travaux dans une maison : on ne sait jamais exactement sur quoi on va tomber en cours de route…
Christian Niemiec : Après Alabama 1963, nous avons jeté à la poubelle cent pages d’un deuxième roman dont nous n’étions pas satisfaits. Alors nous sommes prudents. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous ne signons nos contrats que lorsque le manuscrit est terminé ou presque.
À LIRE – Le choc des générations : Leïla Slimani vs Monsieur Madame dans les meilleures ventes
Nous ne voudrions pas être contraints de publier un roman qui nous semblerait moins abouti que les trois premiers. Et, surtout, nous voulons continuer à écrire par plaisir et non pour honorer une date de rendu !
Une profession trop méconnue
L’adaptation est bien plus qu’une simple traduction, en cela qu’elle nécessite un travail minutieux pour coller au mieux aux images. Travail tout à la fois passionnant et exigeant qui allie traduction, rythme et sons. Dommage que cette profession soit trop peu ou mal connue du grand public. C’est la partie immergée de la VF.
Duo inséparable, Manchette-Niemiec travaillent à quatre mains sur l’ensemble de leurs projets, qu’ils soient cinématographiques ou littéraires. Leur dernier roman, À l’ombre de Winnicott, est aujourd’hui finaliste du Grand Prix des Lecteurs Pocket.
On comprend mieux, après cette interview, d’où vient la force de leurs répliques, qui font mouche à chaque fois. Leurs talents conjugués à leur expérience ravissent un lectorat toujours plus large. Ce coup de projecteur sur l’adaptation, à défaut de réconcilier les amateurs de VOST et de VF, aura au moins permis de mettre en lumière ces « acteurs » de l’ombre.
Par Christian DorsanContact : contact@actualitte.com
Source:
actualitte.com




