Une décision et de multiples questions. Au lendemain de la nouvelle directive du Comité international olympique (CIO), conditionnant la participation des athlètes aux épreuves féminines olympiques à des tests de genre, Amélie Oudéa-Castéra, présidente du Comité national olympique et sportif français (CNOSF) est revenue, pour franceinfo: sport, sur la position de la France sur le sujet. Si le CNOSF, comme le ministère des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative, a « pris acte » de cette nouvelle directive, l’instance du sport français remonte un certain nombre de questions « éthiques et scientifiques ».
franceinfo: sport : Le CIO a clarifié sa position sur la participation des athlètes aux épreuves féminines olympiques, mais celle-ci pose, selon les communiqués du CNOSF et du ministère des Sports, des questions « éthiques et scientifiques ». Pouvez-vous nous les détailler ?
Amélie Oudéa-Castéra : Je compléterais avec un questionnement opérationnel. L’avis qui a été rendu par le CIO, qui fait 13 pages, est clair, documenté et pédagogique. Il est réfléchi et il s’inscrit au terme d’une démarche de consultation manifestement approfondie. Le document apporte un cadre qui était attendu, parce qu’il y avait beaucoup d’hétérogénéité, beaucoup de volatilité.
Une fois ce préambule posé, le CIO a fait le choix de baser son système d’admission dans la catégorie féminine sur le sexe biologique et non pas sur l’identité de genre. C’est un parti pris contestable mais assumé. La conséquence est donc la généralisation de ces tests SRY pour toutes les compétitions dans le giron du CIO, et cela va imposer à l’ensemble des athlètes féminines la réalisation de ces tests, alors même que ce n’est pas nécessairement utile pour l’immense majorité d’entre elles. Et ce sont des tests, qui quoi qu’on en dise, ont quelque chose d’intrusif.
Et en même temps, je ne méconnais pas la difficulté d’une solution inverse, qui aurait consisté à choisir les athlètes testées. Il y a donc un premier questionnement sur les modalités qui vont intégrer la réalisation de ces tests, de bien vérifier que le consentement, l’accompagnement, la confidentialité de la démarche scientifique, que tout cela s’inscrive dans un cadre éthique irréprochable.
Il y a aussi une question scientifique, puisqu’il n’y a pas, à ce jour, un consensus médical sur un éventuel avantage de performance sportive pour les personnes porteuses du gène SRY.
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que, comme le CIO se base sur le sexe biologique, il n’admet pas les transgenres dans la catégorie féminine. En revanche, pour les personnes intersexes qui ont ce gène SRY, c’est-à-dire une particularité rare dans leur développement sexuel, ils ont posé un double critère de manière à ne pas les exclure complètement. Ils ont essayé de prendre en compte les situations les plus atypiques.
Le CIO dit qu’il acceptera les athlètes XY – DSD, présentant un syndrome d’insensibilité complète aux androgènes [autrement dit sans aucune sensibilité à la testostérone], ou pour qui la testostérone ne produit pas d’effets favorables sur la performance. Pour étayer cela, ils vont procéder en deux temps, d’abord avec la recherche de la présence du gène SRY. Dans ce cas, ils vont réaliser un test complémentaire, sous réserve que l’athlète le souhaite, et qui va permettre d’analyser cette sensibilité aux androgènes ou les effets de la testostérone sur le corps.
Mais dans l’analyse scientifique, et c’est pour cela que nous nous exprimons sur des questions scientifiques, vous avez un certain nombre d’études ou d’éléments de littérature qui plaident, au contraire, pour dire que quand le niveau de testostérone est très faible, ou quand des transitions ont été faites avant la puberté, ou encore quand il y a un traitement hormonal avec une réversibilité de la testostérone, cela peut permettre d’avoir un impact très nivelé sur les performances sportives. Mais eux, ils ne rentrent dans ces nuances.
En raison de la loi de bioéthique de 1994, la France interdit d’effectuer des tests génétiques…
Oui, la clé du sujet est maintenant de savoir ce que va faire la France pour la réalisation opérationnelle de ces exigences. Aujourd’hui, dans le cadre des lois de bioéthique et du Code civil, il n’y a que des cas très limitativement énumérés pour lesquels on peut réaliser des tests génétiques. C’est très contraint.
Donc, est-ce que le gouvernement et le Parlement feront évoluer la loi ? Est-ce qu’il faudra que nos sportives aillent à l’étranger pour la réalisation des tests et pour leur analyse ? Ou bien est-ce qu’il y a des formules hybrides qui peuvent être imaginées, avec peut-être une réalisation des tests en France et leur analyse à l’étranger ? C’est tout ce régime qui reste maintenant à préciser.
Pensez-vous qu’une réflexion autour de cette loi soit possible ?
Quand j’étais ministre, j’ai fait adopter une évolution du corpus sur les tests génétiques, dans la loi olympique du 19 mai 2023, permettant, sous toute une série de critères et de réserves, la réalisation de tests génétiques qui permettent par exemple d’innocenter un athlète en cas de production naturelle d’EPO. Il y a en effet des athlètes qui, aujourd’hui, génétiquement, ont un gène qui produit, sans aucun dopage, sans aucune tricherie, naturellement de l’EPO. Et ces athlètes pouvaient être déclarés dopés alors qu’ils n’avaient jamais triché. Le code mondial antidopage a dû être ajusté et nous, nous sommes mis en conformité, en droit interne, avec ce code mondial antidopage.
« On peut donc imaginer qu’il y ait une réflexion de ce type, au regard de cette exigence du CIO. Mais il se peut aussi que la France refuse une telle évolution. »
Amélie Oudéa-Castéra, présidente du CNOSFà franceinfo: sport
Il s’agit d’une décision politique, qui ne m’appartient pas en tant que représentante du mouvement sportif et de la société civile. Dans cette hypothèse, nos sportives devront aller à l’étranger pour, de bout en bout, faire réaliser leur test. Heureusement, cela n’est qu’une fois dans une vie. Mais, il nous faudra des listes de laboratoires à l’étranger et un processus bien organisé. Et cela a donc des implications importantes pour le mouvement sportif.
C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé en septembre dernier pour les athlètes de la Fédération française d’athlétisme qui ont dû réaliser ces tests au Japon, avant le début des championnats du monde.
Et à l’inverse, les équipes de boxe se sont retrouvées dans un imbroglio épouvantable, parce que cela s’est mal passé à Liverpool, avec un déficit d’anticipation collective et un laboratoire qui n’a pas pu produire en nombre suffisant les analyses à temps. Et nos athlètes se sont trouvées disqualifiées. Il est de ma responsabilité d’éviter à tout prix cette situation. Et c’est la raison pour laquelle, en septembre 2025, j’avais saisi le ministère de ce risque, de cette éventualité, et de ce travail nécessaire d’anticipation.
Avant même qu’une décision politique soit prise, est-ce que le CNOSF et le ministère vont accompagner les fédérations, que ce soit financièrement ou logistiquement, d’autant plus dans le cas où les athlètes devront réaliser les tests à l’étranger ? En septembre dernier, World Athletics nous avait indiqué un coût de 100 dollars par test.
La question des coûts fait partie des points que nous allons relayer au CIO, afin d’obtenir des précisions. Je vais vraiment accompagner l’ensemble des fédérations sur ces sujets. J’ai d’ailleurs déjà prévu deux séances de travail, le 5 mai et le 19 mai, pour pouvoir leur rendre compte des précisions qui nous seront apportées par le CIO dans le courant du mois d’avril [un webinaire à l’attention des CNO].
« Je veux que, pour nos équipes et athlètes féminines, la situation soit extrêmement lisible, et puisse être anticipée, que tout cela soit cadré pour qu’il n’y ait aucun risque qu’elles soient exclues de compétitions féminines auxquelles elles ont le droit de participer. »
Amélie Oudéa-Castéra, présidente du CNOSFà franceinfo: sport
Et pour éclairer la question scientifique, j’avais commandité, quand j’étais ministre, un rapport sur la transidentité et l’inclusion des personnes intersexes, et j’avais recommandé de créer un observatoire de la transidentité et de la protection de la catégorie féminine. Je me félicite que la ministre Marina Ferrari ait donné son accord à la demande du CNOSF pour que cet observatoire soit créé.
Dans le cas où une athlète possède le gène SRY, un test complémentaire devra être effectué, un test davantage invasif et coûteux. Avez-vous des précisions sur les modalités de ce second test ?
Les modalités précises ne sont pas indiquées dans le document de 13 pages. Il est indiqué qu’il y aura pour les personnes XY-DSD un examen complémentaire pour obtenir un diagnostic clinique. Il s’agit des mots utilisés par le CIO. Mais on ne connaît pas la modalité de cet examen complémentaire ni la nature exacte du diagnostic clinique. Donc, évidemment, le sujet fera partie des quelques questions que nous aurons à poser au CIO.
Avez-vous des garanties sur la protection des données liées aux résultats de ces tests, puisqu’il s’agit de données médicales et sensibles ?
Cela fait aussi partie des questions, mais il y a quand même des garanties qui sont données dans le document du CIO, qui évoque le droit à la vie privée et à la confidentialité. Dans ce même document, il évoque la transparence du processus pour expliquer comment le dépistage fonctionnera, comment les résultats seront interprétés, comment les informations seront partagées et entre quels acteurs, etc. Mais cela n’épuise pas la totalité de nos questions.
Source:
www.franceinfo.fr




