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« Nous sommes à un tournant historique » : l’IA commence à prendre les commandes dans l’espace

Partout où le regard se pose, l’intelligence artificielle est déjà là, discrète, omniprésente, et de plus en plus indispensable.

Dans les hôpitaux, elle détecte des cancers invisibles à l’œil humain, lit des scanners en quelques secondes et prédit des complications post-opératoires avant même que le chirurgien ne referme sa plaie. Dans les salles de marché, elle anticipe les fluctuations boursières en quelques millisecondes, exécutant des stratégies d’investissement trop complexes et trop rapides pour tout esprit humain.

Dans les studios de création, elle génère des œuvres musicales, des scénarios de films et des campagnes publicitaires entières à partir d’une simple instruction.

Dans les véhicules autonomes, elle traite simultanément les données de dizaines de capteurs pour naviguer dans un environnement urbain imprévisible, à une vitesse de réaction que nos réflexes ne pourront jamais atteindre.

Dans les écoles et les universités, elle adapte en temps réel les parcours pédagogiques à chaque élève, identifiant ses lacunes et ses forces avec une précision qu’aucun professeur, aussi attentionné soit-il, ne pourrait égaler seul.

Dans nos foyers, elle personnalise nos expériences quotidiennes avec une précision déconcertante et dans les usines, elle optimise des chaînes de production entières sans intervention humaine, détectant les anomalies avant qu’elles ne surviennent et recalibrant les processus à la milliseconde.


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Dans chacun de ces domaines, pourtant, une constante demeure : l’humain reste dans la boucle. L’IA analyse, modélise, recommande. Ce sont les humains qui, in fine, décident. Lorsque des vies sont en jeu ou que l’issue d’une x@mission en dépend, la confiance accordée à la machine reste conditionnelle. L’IA propose, l’humain valide. Et si, dans la plupart des cas, cette validation n’est qu’une formalité, tant la recommandation s’avère juste, la supervision humaine demeure, pour l’heure, une ligne que l’on n’a pas encore franchie.

Et puis, il y a l’espace. Un terrain qui ne ressemble à aucun autre et qui, depuis quelques années, est devenu l’un des laboratoires les plus exigeants de l’intelligence artificielle. Là où les distances se comptent en millions de kilomètres, où les communications accusent des délais de plusieurs minutes, où chaque décision peut être la dernière, l’IA n’est plus un outil parmi d’autres. Elle devient une nécessité absolue. Non pas parce qu’elle est parfaite – elle ne l’est pas -, mais parce que dans ce vide hostile et silencieux, elle est souvent la seule intelligence disponible en temps réel. C’est précisément cette frontière que l’espace met à l’épreuve : un environnement où l’IA ne peut plus se permettre de simplement conseiller, et où l’humain ne peut pas toujours se permettre d’attendre.

Ce qui relevait encore récemment de la science-fiction, tels que des sondes pensant par elles-mêmes, des habitats lunaires gérés de manière autonome, des robots construisant des infrastructures sur Mars avant même qu’un humain n’y pose le pied, est en train de devenir une feuille de route concrète, jalonnée d’étapes précises et de technologies déjà en développement. Ou déjà en opération.

Un tournant historique

C’est pour explorer cette transformation que nous avons rencontré le Dr. Paul Sanjoy, chercheur à l’Université Rice et spécialiste reconnu de l’intelligence artificielle appliquée aux missions spatiales.

Sa conviction est sans équivoque : « nous sommes à un tournant historique, celui où l’exploration spatiale bascule de missions contrôlées par l’Homme vers des missions pensées par les machines ». Une affirmation qui déjà se vérifie dans les faits, du moins pour les missions sans équipage humain, où l’IA opère aujourd’hui en totale autonomie. Lorsque des vies humaines sont en jeu, en revanche, « la machine conseille encore là où l’Homme décide ». Mais cette frontière pourrait ne pas tenir longtemps.

Avec la rapidité fulgurante des progrès en matière d’IA, notamment les avancées en IA explicable, qui permettent de mieux comprendre et donc de mieux faire confiance aux décisions de la machine, « l’autonomie totale n’est plus une hypothèse lointaine. Elle pourrait devenir, dans un avenir proche, une réalité y compris là où les enjeux sont les plus élevés », s’enthousiasme-t-il.

Ce que le Dr. Sanjoy décrit n’est pas une évolution linéaire. C’est une série de fractures. Non pas progressives, non pas timides, mais des ruptures successives, chacune plus profonde que la précédente.

Trois ruptures majeures

La première, c’est « le passage du robot-outil au coéquipier cognitif, explique-t-il. Pendant des décennies, nous avons envoyé dans l’espace des machines qui faisaient exactement ce qu’on leur disait. Demain, nous enverrons des partenaires capables de penser avec nous et, parfois, à notre place. C’est un changement de nature, pas de degré. »

La deuxième rupture touche à l’autonomie opérationnelle totale, là où aucune voix humaine ne peut arriver à temps. « Fini le temps où chaque manœuvre devait traverser des millions de kilomètres d’espace vide avant d’être exécutée, poursuit-il. L’IA décide. L’IA agit. En temps réel, seule, là où aucune voix humaine ne peut la rejoindre. On ne pilote plus depuis la Terre, on fait confiance à une intelligence embarquée. »

Quant à la troisième rupture, elle est peut-être la plus vertigineuse : une science qui cesse d’être guidée par l’humain pour être guidée par la machine elle-même, capable de formuler ses propres hypothèses, de concevoir ses propres expériences, et peut-être, un jour, de détecter les premières traces de vie ailleurs dans l’Univers. « Ce n’est plus l’humain qui pose les questions et confie les calculs à la machine, conclut-il. C’est la machine qui observe, qui s’interroge, et qui trace elle-même les chemins de la découverte. Nous sommes en train de passer d’une science guidée par l’humain à une science guidée par l’IA. Et ça, c’est philosophiquement immense. »

Trois ruptures qui ne sont pas de simples évolutions techniques, « mais un changement de paradigme complet dans notre manière de concevoir, de conduire et de vivre l’exploration spatiale », tient à souligner le Dr. Sanjoy.

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Pour comprendre l’ampleur de cette transformation, il faut prendre conscience que l’IA est « déjà à l’œuvre dans l’espace, et ses contributions actuelles redéfinissent déjà profondément ce que la science et l’exploration peuvent accomplir », insiste le chercheur. Non pas en remplaçant l’intelligence humaine, mais en « l’augmentant jusqu’à des niveaux qu’aucune équipe de chercheurs, si brillante soit-elle, ne pourrait atteindre seule », précise-t-il.

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Le Dr. Paul Sanjoy décrypte, en quatre volets, les trois ruptures qui redéfinissent l’exploration spatiale à l’ère de l’intelligence artificielle. © Paul Sanjoy

Ce que cet entretien vous réserve

En quatre parties, nous vous proposons de suivre ce fil. D’abord, ce que l’IA fait déjà, aujourd’hui, à bord des missions en cours – une réalité opérationnelle souvent sous-estimée. Ensuite, ce qu’elle s’apprête à accomplir dans les deux à quinze prochaines années : maintenance prédictive, autosuffisance sur d’autres mondes, médecine autonome à des millions de kilomètres de tout secours. Puis ce qu’elle deviendra à long terme, quand elle cessera d’être un outil pour devenir l’acteur principal de l’exploration : des essaims de robots coordonnés par IA, des sondes interstellaires entièrement autonomes, des intelligences capables de découvrir ce que nous n’avons pas encore imaginé chercher. Et tout au long de ce parcours, les défis et les limites que le chercheur lui-même n’esquive pas : le manque de données, l’exigence d’une fiabilité absolue, les questions éthiques et politiques qu’une autonomie croissante des machines ne manquera pas de soulever.

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Mais que fait-elle, concrètement, dès aujourd’hui ? Comment opère-t-elle, dans quelles conditions, avec quelles limites ? Et jusqu’où ses capacités actuelles permettent-elles déjà d’aller ? C’est à ces questions que la suite de cet entretien s’attache à répondre, en suivant le Dr. Sanjoy au cœur de ce que l’IA spatiale accomplit, silencieusement, méthodiquement, et souvent de manière stupéfiante, à l’heure où nous parlons.

Au bout de ce parcours, une question s’impose. Celle que le Dr. Sanjoy pose en filigrane, et qu’il faudra bien, un jour, affronter directement : si une intelligence artificielle peut explorer, découvrir, décider et peut-être même s’interroger, que restera-t-il de spécifiquement humain dans l’aventure spatiale ? Ce n’est pas une question rhétorique. C’est la prochaine frontière.

À suivre :

Partie 2 : Ce que l’intelligence artificielle fait déjà dans l’espace ;Partie 3 : L’IA spatiale : ce qui se prépare et qui va tout changer ;Partie 4 : Le futur lointain : l’IA comme acteur principal de l’exploration.


Source:

www.futura-sciences.com

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