L’ADN ouvre nonobstant une fenêtre sur des êtres très anciens, nous renseignant sur leur physiologie, leur adaptation à leur environnement ou encore leurs potentiels liens de parentés avec d’autres espèces. En 2021, Love Dalen, du Centre de paléogénétique de Stockholm, a extrait et séquencé de l’ADN de mammouth issu de dents vieilles de 1,6 million d’années. Puis, en 2022, une équipe dirigée par Eske Willerslev, de l’université de Cambridge, a repoussé le curseur encore plus loin, avec un échantillon d’ADN environnemental – regroupant de l’ADN de plusieurs espèces vivant dans un même écosystème – provenant du Groenland et âgé de 2,4 millions d’années.
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Peu d’échantillons humains issus des régions chaudes et humides
Des découvertes exceptionnelles, car l’ADN est loin d’être éternel. Il se dégrade avec le temps, et seules certaines conditions particulières permettent de le préserver au-delà de 100.000 ans. Les acides nucléiques qui le composent sont sensibles à la pression, aux fortes variations de température, à l’acidité des sols ou encore à la circulation de l’eau. Les milieux chauds et humides le conservent donc très mal, à l’inverse du permafrost ou des cavernes sèches.
En 2014, une de ces cavités, située dans la sierra d’Atapuerca (Espagne), livrait ainsi des fragments d’ADN humain vieux de 400.000 ans. « Se pose dès lors un problème de représentation dans l’étude des populations humaines anciennes, pointe Céline Bon, paléogénéticienne au Muséum national d’histoire naturelle, celles qui ont vécu dans certaines régions d’Afrique ou en Asie du Sud-Est laissant moins d’échantillons exploitables que les populations des milieux tempérés ou froids. » Si la matière organique est parfois préservée par un heureux hasard environnemental, les vestiges humains les mieux conservés proviennent de corps inhumés.
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Les corps inhumés : la meilleure source d’ADN ancien, mais un patrimoine biaisé
Or, l’inhumation n’a jamais été une pratique universelle. Et même dans les cultures qui enterraient leurs défunts, elle a pu ne concerner qu’une partie de la population – une classe sociale aisée, par exemple. Par conséquent, l’étude de ce genre de vestiges n’apporte qu’une vision parcellaire de la réalité. Début 2026, Perle Guarino-Vignon, de l’université de Toulouse, et ses collègues ont publié une étude dans laquelle ils ont retracé l’impact génétique de l’expansion russe sur les Iakoutes de Sibérie à partir du xviie siècle. Ils ont pour cela analysé des échantillons d’ADN récupérés sur des individus inhumés dans le permafrost sibérien.
Mais les indices archéologiques, comme des objets précieux présents dans les tombes, laissent entendre que ces individus appartenaient à une élite (chefs de clan, cha-mans, etc.). « Traditionnellement, les Iakoutes déposaient la dépouille sur une plateforme, mais ne l’enterraient pas, explique Perle Guarino-Vignon dans l’étude. Le degré du métissage russe avec la part plus large de la population, qui n’est pas représentée archéologiquement, demeure donc inconnu. »
L’ADN, ici, ne permet donc de tirer des conclusions que pour une petite part de la population étudiée. « On joue avec des données à trous, qui sont biaisées de manière inhérente », souligne Céline Bon.
« si l’on veut en savoir plus sur les phénomènes sociaux à l’œuvre, il faut inévitablement confronter les données génétiques à celles de l’archéologie et de l’histoire » Céline Bon, paléogénéticienne au muséum national d’histoire naturelle. Credit : MNHN – Vincent Ducard
L’épigénétique, une mémoire en grande partie effacée
Par ailleurs, si informatif que soit l’ADN quant à la biologie d’un individu, il ne suffit pas à caractériser entièrement celle-ci. Depuis quelques années, les biologistes savent que les mécanismes épigénétiques – qui modifient l’expression des gènes sans changer leur séquence – jouent un rôle déterminant.
Certains peuvent laisser une trace durable dans les génomes anciens ; c’est le cas de la méthylation de la cytosine qui module l’activation de certains gènes. Mais la plupart de ces mécanismes épigénétiques deviennent indétectables après la mort de l’individu, quand l’ADN commence à se dégrader. Pour les chercheurs qui s’intéressent aux mutations anciennes de l’ADN humain – afin de comprendre comment diverses lignées se sont, par exemple, adaptées à leur environnement –, il manque donc un élément indispensable.
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Une différence de maternage entre mères Sapiens et néandertaliennes
Autre limitation propre à l’ADN : il n’éclaire que la biologie d’un individu. « Si l’on veut en savoir plus sur les phénomènes sociaux à l’œuvre, il faut inévitablement confronter les données génétiques à celles de l’archéologie et de l’histoire », note Céline Bon. La paléogénéticienne souligne qu’un sexe biologique, par exemple, n’équivaut pas nécessairement à un genre social. « De même, des relations de parenté biologique n’ont pas forcément de sens dans les organisations sociales. Et, à l’inverse, l’absence de parenté biologique n’est pas une preuve d’absence de parenté sociale. »
Dans une étude parue début 2026, Alexander Platt, de l’université de Pennsylvanie, et ses collègues avancent que l’hybridation entre Homo sapiens et les Néandertaliens s’est à chaque fois produite entre un père néandertalien et une mère Sapiens. Cette conclusion repose sur des modèles génétiques construits à partir de génomes anciens de femmes néandertaliennes et d’individus métis. Mais d’autres explications, qui ne seraient pas fondées sur l’ADN ancien comme seul indice, n’ont pas été envisagées par les chercheurs. « Une différence dans la qualité du maternage entre mères Sapiens et mères néandertaliennes, par exemple, a pu influer sur la survie de la progéniture », remarque Céline Bon. Les relations entre individus ne se limitent pas à la reproduction.
L’ADN ne raconte pas les migrations, il en laisse des traces
Face à l’essor de l’ADN ancien comme outil , comment parler au grand public des résultats auxquels il permet d’aboutir ? Les paléogénéticiens observent des flux de gènes, donc le passage de variants génétiques d’un groupe A vers un groupe B. Ces flux éclairent sur la présence ou l’absence de barrières entre ces groupes – la plus courante étant la distance géographique – et sont souvent décrits comme témoignant de phénomènes de migration.
Mais l’ADN ne dit rien des modalités qui ont permis ces mouvements : évolution de la langue, mise en place de réseaux de communication, mobilité individuelle… Par ailleurs, la paléogénétique ne révèle pas l’origine géographique des individus étudiés, seulement celle des humains les plus proches génétiquement déjà connus et disponibles dans les bases de données. Une distinction souvent passée à la trappe quand il s’agit d’exposer les résultats d’une étude.
« En voulant simplifier pour mieux expliquer, on passe à côté d’une complexité des phénomènes qui est elle-même informative, déplore Céline Bon. Ces simplifications outrancières sont plus ou moins fréquentes en fonction des laboratoires, et peuvent devenir très dangereuses lorsqu’elles alimentent des discours inacceptables et mal éclairés. »
Pour aller plus loin :
Johannes Krause et Thomas Trappe, Le Voyage de nos gènes, Odile Jacob, 2022
Ludovic Orlando, L’ADN fossile, une machine à remonter le temps, Odile Jacob, 2021.
Source:
www.sciencesetavenir.fr






