Que ce soit pour les embryons synthétiques, la manipulation génétique humaine ou encore la recréation d’espèces disparues, les limites techniques tombent aujourd’hui l’une après l’autre. Faut-il alors imposer un cadre éthique à la science ? « Oui, affirme sans détour Hervé Chneiweiss, neurobiologiste et président du comité d’éthique de l’Inserm. Des lignes rouges sont nécessaires lorsque le danger est clair et important, et qu’il n’existe pas de justification scientifique suffisante pour accepter ce risque. »
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C’est dans les années 1980 que la France a pris la mesure de l’urgence. En 1983 est créé le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé. Mais il faut attendre 1994 pour que le pays se dote de ses premières lois de bioéthique, complétées à plusieurs reprises, et pour la dernière fois en 2021. De nouveaux dilemmes ne cessant de surgir, le Comité a lancé en janvier dernier les États généraux de la bioéthique, afin de mettre à jour son cadre juridique et de tracer des lignes rouges.
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Appliquer le principe de précaution quand les dégâts peuvent être irréversibles
« Le premier domaine qui me vient à l’esprit, quand on parle d’éthique, est la biologie de synthèse et les bactéries miroirs : il ne faut surtout pas qu’on atteigne la capacité de faire des ribosomes [les complexes protéiques qui fabriquent de nouvelles protéines, ndlr] miroirs ! », alerte Hervé Chneiweiss, faisant allusion à la possibilité, encore théorique, de créer des formes de vie utilisant des molécules de forme inversée par rapport à celles qu’on observe dans la nature.
« Voilà un champ de recherche dans lequel un danger potentiel majeur est identifié, et où il faudrait mettre en œuvre le principe de précaution : à partir du moment où il pourrait y avoir des dégâts irréversibles, il faut prendre les mesures proportionnées pour éviter ou diminuer ce risque de façon claire. » De même, il y a quelques années, la communauté scientifique internationale a discuté de la possibilité de faire des expériences sur des virus dangereux. « Certains ont alors envisagé de synthétiser le virus de la grippe espagnole pour essayer de comprendre pourquoi il avait causé la mort de 50 millions de personnes, rappelle le chercheur. Non ! On ne va pas prendre le risque d’en faire 50 autres millions au cas où sa version synthétique viendrait à s’échapper ! »
Dans votre domaine, qu’est ce qui limites vos recherches?
Hervé Chneiweiss, neurobiologiste et président du comité d’éthique de l’Inserm : « Les questions matérielles tout d’abord: les expériences coûtent cher et exigent une équipe compétente. Quand on choisit une hypothèse iconoclaste, on retrouve ces contraintes car il faut disposer du temps nécessaire à la preuve de concept et à son développement. Un exemple : d’un point de vue scientifique, il nous a fallu, au tournant des années 2000, faire admettre le concept de « cellule souche cancéreuse » (CSC), c’est-à-dire qu’une cellule est capable de donner naissance à différents types de cellules tumorales ; nous avons aussi expliqué que la CSC n’était pas l’étape initiale, mais l’étape finale, la plus agressive, du cancer, source de la résistance aux traitements. Puis il a fallu introduire le concept de plasticité de ces cellules et donc le statut transitoire de cet état souche et tumorigène. »
Propos recueillis par Fanny Costes.
Crédit photo: François Guénet/ Divergence
La géo-ingénierie, un domaine où le principe de précaution doit s’imposer
Ce principe de précaution devrait s’appliquer aussi à d’autres champs de la recherche, lorsque les risques ne peuvent pas être évalués préalablement. « Par exemple, la géo-ingénierie, qui regroupe des techniques visant à modifier le climat pour essayer de résoudre les problèmes causés par le réchauffement climatique, détaille Jean-Gabriel Ganascia, ancien président du comité d’éthique du CNRS. Comme on ne peut pas faire des expériences grandeur nature, on ne peut pas prédire quelles conséquences elles pourraient avoir. » Malgré un moratoire international décidé en 2010, certaines entreprises développent activement ces technologies.
La plupart des domaines scientifiques requièrent toutefois une approche plus souple, qui permette à la recherche d’avancer sans perdre le contrôle de ces expérimentations. C’est notamment le cas des embryons humains cultivés en laboratoire, qui pourraient être très utiles pour mieux comprendre leur développement. Au point que les lignes commencent à bouger : « Il y a des propositions pour faire passer la limite de 14 jours à 28 jours, mais nous avons besoin d’un consensus sociétal sur le sujet », rappelle Christine Coughlin, professeure de droit et membre du Centre de bioéthique, santé et société de l’université Wake Forest (États-Unis). La question se complique encore lorsqu’on parle d’embryons synthétiques, issus notamment de cellules de peau reprogrammées. Pour le moment, des pays comme la France interdisent leur utilisation pour la recherche. Mais le Japon a donné son feu vert en 2025, et d’autres pays pourraient lui emboîter le pas.
Faire revivre des espèces éteintes ?
En avril 2025, l’entreprise étatsunienne Colossal Biosciences a annoncé avoir « ressuscité » une espèce disparue il y a des milliers d’années, le loup terrible (Aenocyon dirus), en modifiant l’ADN de loups modernes. Un « exploit » scientifique qui a déclenché l’alarme des bioéthiciens. »Les conséquences sont imprévisibles. On devrait faire une vraie analyse des bénéfices et des risques avant de mettre en œuvre de telles pratiques », alerte Alexandre Azevedo, spécialiste du bien-être animal à l’école universitaire Vasco de Gama (Portugal). L’écosystème d’origine de ce grand prédateur n’existe plus. Il est donc probable qu’il viendrait chambouler les environnements actuels.Cependant, « le cas serait différent pour des espèces disparues il y a peu, qui seraient utiles pour les écosystèmes, tels certains amphibiens, explique-t-il. « Un bon exemple est le projet Rewilding Europe, qui cherche à restaurer des écosystèmes et à réintroduire des espèces qui en faisaient partie, comme le buffle européen ou l’aurochs, pour que l’animal puisse jouer son rôle écologique », détaille Manuel Sant’Ana, expert en éthique animale à l’université de Lisbonne. Mais il nous faut de meilleurs cadres éthiques pour réguler ces questions. »
Vers une analyse génétique des futurs enfants ?
Comment savoir où placer le curseur lorsqu’une technique peut se révéler aussi nocive qu’utile ? Il est alors nécessaire d’analyser chaque utilisation potentielle et de décider au cas par cas. Dans l’exemple des embryons, certaines lignes rouges semblent faciles à identifier. « Par exemple, quand il s’agit du clonage humain ou de la production d’embryons humains génétiquement modifiés pour traiter certaines maladies », souligne Hervé Chneiweiss.
En réalité, ce tabou a déjà été brisé : Lulu, Nana et Amy sont nés d’embryons modifiés génétiquement, en 2018, par le biologiste chinois He Jiankui, avec l’objectif affiché de les protéger du sida. Malgré la condamnation unanime du monde scientifique de l’époque, des start-up états-uniennes voudraient aujourd’hui reprendre ce flambeau.
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C’est le cas d’Origin Genomics et de Preventive, fondé par Lucas Harrington, qui a déclaré dans Le Monde que « l’édition préventive du génome pourrait être l’une des technologies de santé les plus importantes du siècle ». Pour l’heure, ces entreprises se contentent de manipuler des embryons non destinés à être implantés en vue d’une grossesse, en espérant que la loi évolue.
Mais dans ce domaine, d’autres limites ont déjà été franchies, dont la sélection du « meilleur » embryon lors d’une fécondation in vitro. « Utiliser la génétique pour contrôler qui vient au monde, c’est de l’eugénisme. Avec le risque de perdre en diversité humaine », s’inquiète Julian Koplin, bioéthicien à l’université Monash (Australie). Pourtant, la start-up Nucleus Genomics (États-Unis) propose déjà aux futurs parents une analyse génétique approfondie de leurs enfants potentiels. Le but : diminuer la probabilité de survenue d’une future maladie grave en choisissant l’embryon présentant le moins de risques génétiques… tout en sélectionnant au passage le futur bébé en fonction de marqueurs génétiques liés à l’intelligence, à la taille et même à la couleur des yeux et des cheveux. « C’est une escroquerie ! s’insurge Hervé Chneiweiss.

Julian Koplin, bioéthicien à l’université Monash (Australie). Crédit :Julian Koplin.
Rien ne prouve que ces personnes ne développeront pas ces maladies ou d’autres qui les tueraient beaucoup plus rapidement. Ces scores polygéniques reposent sur des statistiques valables au niveau d’une société, mais n’ont pas de sens au niveau individuel. C’est aussi une escroquerie pour la société, parce qu’à partir du moment où l’on instille ce genre d’idée, il y a une pression sur les parents. » Cette pratique, interdite en France, est autorisée dans certains États américains. « Il faut que l’Europe fasse valoir les valeurs qu’elle défend, en particulier la solidarité, le respect de la personne humaine et de la diversité des individus », conclut-il.

Dans son hubris de vouloir contrôler le vivant et supprimer tous les risques, l’humain s’imagine choisir son futur enfant à la carte, comme il le ferait pour une voiture ou un ordinateur. Un projet bien réel qui s’affiche fièrement dans cette campagne publicitaire lancée en novembre 2025, à New York, par la start-up états-unienne Nucleus : « Donnez naissance au meilleur des bébés possible »! Crédit : 28NINETYFIVE.
Intelligence artificielle : le grand écart éthique entre l’Europe et les États-Unis
Le meilleur exemple de l’écart éthique qui se creuse entre les États-Unis et l’Europe est l’intelligence artificielle : alors que les uns rejettent toute régulation, l’Union européenne tente de son mieux de protéger ses habitants avec l’IA Act, qui réglemente les produits d’IA… sans vraiment savoir quels sont les risques. « Dans ce cas, ce n’est pas la science elle-même qui est problématique, mais certaines utilisations qui en sont faites. Et la difficulté est qu’on ne sait pas a priori lesquelles vont poser problème, explique Jean-Gabriel Ganascia.
Deux exemples : les chatbots, considérés au départ comme peu risqués, mais qui s’avèrent dangereux notamment pour la santé mentale des jeunes ; et la possibilité, inattendue, d’utiliser l’IA pour générer l’image dénudée d’une personne. La réglementation est compliquée et n’aborde pas les vrais dangers, encore inconnus. On ne peut pas tout verrouiller à l’avance, mais on doit donner des outils pour réagir rapidement aux usages problématiques. » Comment prédire les dangers de la science suffisamment à l’avance pour les éviter ?
Avec davantage de science : « Pour avancer avec éthique, nous avons besoin de recherche fondamentale afin d’évaluer les risques potentiels », affirme Christine Coughlin. « Et, pour ce faire, nous devons prendre le temps nécessaire, malgré tous les escrocs qui ne veulent pas nous laisser réfléchir », conclut Hervé Chneiweiss.
Source:
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