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Isaac Hammouch – Soudan : l’Union africaine tente de reprendre la main

Plus de trois ans après le déclenchement de la guerre au Soudan, l’Union africaine tente de revenir au centre du jeu diplomatique. Une délégation de haut niveau du Conseil de paix et de sécurité de l’UA s’est rendue à Khartoum pour relancer les discussions et préparer le rétablissement d’une présence permanente de l’organisation dans le pays. Cette offensive diplomatique intervient alors que le Soudan demeure profondément divisé entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, que de nouveaux combats provoquent encore des milliers de déplacés et que les puissances régionales et internationales pèsent lourdement sur le conflit. Derrière la recherche d’un cessez-le-feu se joue donc une question beaucoup plus vaste : l’Afrique peut-elle reprendre l’initiative diplomatique dans l’une des guerres les plus dévastatrices du continent ?

L’Union africaine revient à Khartoum avec une ambition claire

Le retour de l’Union africaine au Soudan constitue l’un des développements diplomatiques les plus importants de ces derniers jours sur le continent. Une délégation du Conseil de paix et de sécurité de l’organisation panafricaine, conduite sous la présidence algérienne du Conseil, a effectué une mission à Khartoum afin de rencontrer les autorités soudanaises et de relancer les efforts visant à mettre fin à une guerre commencée en avril 2023. Selon l’Institute for Security Studies, la volonté de rouvrir le bureau de liaison de l’UA au Soudan est particulièrement significative : elle marque le choix de l’organisation de retrouver une présence directe sur le terrain et de ne plus laisser la gestion politique du conflit dépendre principalement d’initiatives extérieures. Le retour de l’UA à Khartoum ne garantit évidemment pas une percée immédiate vers la paix, mais il constitue un signal politique fort dans une crise où la multiplication des médiations n’a jusqu’à présent pas permis d’imposer un règlement durable.

Une guerre qui dure depuis avril 2023

Le conflit soudanais a éclaté le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises, les SAF, dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide, les RSF, commandées par Mohamed Hamdan Dagalo, plus connu sous le nom de Hemedti. Les deux hommes avaient pourtant été alliés dans la période ayant suivi la chute du président Omar el-Béchir en 2019. Leur rivalité autour du contrôle de l’État, de l’armée et du processus de transition politique a finalement débouché sur une guerre ouverte. Plus de trois ans après les premiers affrontements, le conflit s’est transformé en une lutte territoriale et politique qui menace l’existence même d’un Soudan unifié. Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine décrit lui-même une guerre ayant provoqué des pertes humaines considérables, détruit des infrastructures, annulé des années de progrès en matière de développement et engendré une catastrophe humanitaire sans précédent.

Le Soudan est désormais profondément fragmenté

La situation militaire a considérablement évolué depuis les premiers mois de la guerre. Les Forces armées soudanaises ont repris Khartoum et contrôlent une grande partie du nord et de l’est du pays, tandis que les Forces de soutien rapide conservent une influence majeure dans l’ouest et dans plusieurs zones stratégiques. Cette géographie militaire alimente la crainte d’une fragmentation durable du Soudan. L’International Crisis Group souligne que le contrôle du territoire est désormais partagé entre les principaux belligérants, créant une situation où les structures politiques, militaires et économiques risquent de se consolider de part et d’autre des lignes de front. Plus cette division se prolonge, plus il devient difficile d’imaginer un simple retour à l’ordre institutionnel qui existait avant avril 2023. La guerre n’est donc plus seulement une bataille pour prendre la capitale : elle devient une confrontation sur la forme future du Soudan.

De nouveaux combats provoquent encore des milliers de déplacés

L’urgence diplomatique de l’Union africaine est renforcée par la poursuite des violences. Alors que les discussions politiques se multiplient, les combats continuent sur le terrain. Dans l’État du Nil Bleu, au sud-est du pays, plus de 5 000 personnes récemment déplacées sont arrivées à Damazin après des attaques attribuées aux Forces de soutien rapide dans la région de Geissan. Cette nouvelle vague de déplacement montre à quel point la guerre reste mobile et capable de déstabiliser de nouvelles régions. Les populations civiles se retrouvent prises entre les offensives militaires, l’effondrement des services publics et la difficulté croissante d’accéder à la nourriture, aux soins et à l’aide humanitaire. Le conflit soudanais continue ainsi à produire de nouvelles crises locales alors même que les précédentes ne sont pas résolues.

L’une des plus graves crises humanitaires de la planète

La guerre du Soudan a provoqué un déplacement massif de population à l’intérieur du pays et au-delà de ses frontières. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés continue de publier des mises à jour sur les mouvements de population vers les États voisins, notamment le Tchad, le Soudan du Sud, l’Égypte et la Libye. Les conséquences dépassent donc très largement les frontières soudanaises. Les pays voisins, eux-mêmes confrontés pour certains à des difficultés économiques, sécuritaires ou alimentaires majeures, doivent accueillir des populations supplémentaires et mobiliser des ressources dont ils disposent parfois difficilement. Au Soudan même, l’effondrement de pans entiers de l’économie et des infrastructures publiques transforme progressivement une guerre militaire en crise de développement de long terme. Une récente analyse de l’Institute for Security Studies estime que la guerre pousse une trajectoire de développement déjà fragile vers un risque d’effondrement systémique.

Pourquoi l’Union africaine veut reprendre l’initiative

La question essentielle n’est donc plus de savoir si une médiation est nécessaire, mais de déterminer qui peut encore conduire une médiation crédible. Depuis 2023, les initiatives se sont multipliées sans parvenir à mettre fin aux hostilités. Des pays voisins, des organisations africaines, les Nations unies, les États-Unis et plusieurs puissances arabes ont tenté d’influencer le processus. Le problème du Soudan n’est ainsi pas l’absence d’acteurs diplomatiques, mais leur fragmentation et parfois leurs intérêts contradictoires. L’Union africaine cherche aujourd’hui à rétablir une forme de leadership continental. Sa présence permanente à Khartoum pourrait lui permettre de dialoguer directement avec les acteurs soudanais, de suivre les évolutions politiques et militaires sur le terrain et surtout d’éviter que les décisions concernant l’avenir du pays soient prises essentiellement dans des capitales extérieures au continent.

Le grand défi : réunifier les initiatives de paix

C’est probablement le principal obstacle auquel l’UA sera confrontée. Le Soudan a vu se succéder plusieurs processus diplomatiques qui n’ont pas toujours fonctionné de manière coordonnée. Une analyse récente publiée par The EastAfrican résume le problème : le pays ne manque pas de médiations, il manque surtout d’une stratégie cohérente. Chaque nouveau mécanisme risque de devenir une plateforme supplémentaire plutôt qu’un instrument permettant de réunir les efforts existants. Pour réussir, l’Union africaine devra donc éviter de simplement ajouter une nouvelle initiative aux précédentes. Elle devra chercher à rapprocher les différentes médiations, obtenir l’adhésion des acteurs régionaux et internationaux et surtout convaincre les belligérants qu’ils ont davantage à gagner dans une négociation que dans la poursuite de la guerre.

Une guerre soudanaise devenue un enjeu géopolitique régional

La difficulté vient également du fait que le conflit ne peut plus être considéré comme une affaire exclusivement soudanaise. Le pays occupe une position stratégique exceptionnelle entre l’Afrique du Nord, le Sahel, la Corne de l’Afrique et la mer Rouge. Il possède des ressources importantes, notamment dans le secteur aurifère, et partage ses frontières avec sept États. L’effondrement du Soudan affecte donc directement les équilibres de sécurité dans une immense partie du continent. Les routes commerciales, les mouvements de réfugiés, les trafics d’armes, les groupes armés et les rivalités entre puissances régionales sont tous influencés par l’évolution de la guerre. Cette position géographique explique pourquoi autant d’acteurs étrangers cherchent à peser sur l’issue du conflit.

Les puissances étrangères compliquent l’équation soudanaise

L’implication d’acteurs extérieurs constitue l’un des principaux obstacles à une résolution rapide. Plusieurs puissances régionales entretiennent des relations politiques, économiques ou sécuritaires avec les camps en présence, même lorsque les formes exactes de ces soutiens font l’objet de contestations. Cette internationalisation du conflit permet aux belligérants de disposer de ressources et de réseaux qui réduisent le coût politique de la poursuite des combats. Une enquête récente du Financial Times s’est notamment penchée sur la présence de mercenaires colombiens combattant aux côtés des RSF et sur les réseaux privés et logistiques ayant permis leur recrutement et leur déploiement. L’existence de combattants venus d’un autre continent illustre jusqu’où l’internationalisation de cette guerre peut désormais aller. Pour l’Union africaine, obtenir un cessez-le-feu suppose donc de parler aux Soudanais, mais également de convaincre les acteurs extérieurs de cesser d’alimenter la confrontation.

Le retour de l’UA pose une question de souveraineté africaine

C’est ici que le dossier soudanais dépasse largement les frontières du pays. Depuis plusieurs années, l’Union africaine défend le principe selon lequel les crises du continent doivent d’abord recevoir des solutions africaines. Dans les faits, pourtant, certaines des négociations les plus importantes concernant les guerres africaines sont aujourd’hui fortement influencées par des puissances extérieures. Le Soudan est devenu l’un des exemples les plus frappants de ce paradoxe. L’Afrique dispose d’institutions continentales, d’organisations régionales et d’une architecture de paix et de sécurité ambitieuse, mais les rapports de force financiers, militaires et diplomatiques permettent encore à des États non africains de peser lourdement sur les conflits du continent. En retournant physiquement à Khartoum, l’Union africaine cherche donc aussi à défendre sa propre crédibilité.

Khartoum, un retour hautement symbolique

La réouverture envisagée du bureau de liaison de l’Union africaine à Khartoum possède à cet égard une importance symbolique considérable. L’UA ne veut plus uniquement suivre la guerre depuis Addis-Abeba ou au travers de missions ponctuelles. Une présence permanente permettrait d’entretenir des canaux de communication, de mieux comprendre les rapports de force locaux et de participer directement à la préparation d’un éventuel processus politique. Selon l’Institute for Security Studies, le Conseil de paix et de sécurité a insisté sur la nécessité de rouvrir cette représentation afin de fournir un soutien technique sur le terrain et de maintenir des canaux de communication avec les acteurs concernés. Mais cette présence devra être accompagnée d’une véritable stratégie politique pour produire des résultats.

L’Union africaine devra parler à tous les acteurs soudanais

Une autre difficulté majeure sera d’éviter qu’une médiation africaine soit perçue comme trop proche d’un camp. La crédibilité d’un processus de paix dépend de la capacité du médiateur à dialoguer avec les acteurs militaires mais également avec les forces civiles soudanaises. La guerre oppose principalement les SAF et les RSF, mais l’avenir politique du pays ne peut pas être décidé uniquement par deux structures armées. Les mouvements civils, organisations professionnelles, communautés locales, représentants des déplacés et autres composantes de la société soudanaise devront participer à toute transition crédible. Washington a lui-même déclaré être prêt à soutenir un dialogue soudanais « authentique et inclusif » conduit par des civils. La question centrale sera donc de savoir si l’Union africaine peut construire un cadre politique suffisamment large pour éviter qu’un éventuel accord militaire ne reproduise les causes profondes de la crise.

Le cessez-le-feu ne suffira pas à reconstruire le Soudan

Même dans l’hypothèse où les armes se taisaient rapidement, la sortie de crise serait extrêmement longue. Les destructions accumulées depuis 2023 sont considérables. Des infrastructures ont été endommagées ou détruites, des millions de personnes ont été déplacées, l’économie a été profondément désorganisée et les institutions de l’État ont été fragilisées. Un accord de paix devra donc traiter simultanément plusieurs questions : la sécurité, la reconstruction, le retour des déplacés, la justice, la réforme des institutions, l’avenir des forces armées et la restauration d’un pouvoir civil. Sans réponse à ces enjeux, un cessez-le-feu pourrait seulement geler les lignes de front et préparer la prochaine confrontation. La mission de l’Union africaine est donc beaucoup plus ambitieuse qu’une simple négociation destinée à arrêter temporairement les combats.

Le risque d’une partition de fait devient difficile à ignorer

Plus la guerre se prolonge, plus le scénario d’une partition de fait du Soudan devient préoccupant. Une division territoriale prolongée pourrait entraîner la création de structures administratives, économiques et sécuritaires concurrentes. Même sans reconnaissance internationale officielle, un tel système pourrait progressivement devenir la réalité quotidienne du pays. L’histoire récente du Soudan rend cette perspective particulièrement sensible : le Soudan du Sud a obtenu son indépendance en 2011 après plusieurs décennies de guerre. Une nouvelle fragmentation du territoire soudanais aurait des conséquences profondes pour toute la région. L’un des objectifs prioritaires de la diplomatie africaine sera donc d’empêcher que les lignes militaires actuelles ne deviennent demain des frontières politiques permanentes.

Le Soudan devient un test majeur pour l’Union africaine

Pour l’organisation panafricaine, l’enjeu dépasse ainsi largement la réussite ou l’échec d’une mission diplomatique. Le Soudan est devenu un test de la capacité de l’Union africaine à gérer les grandes crises sécuritaires du continent. Si Addis-Abeba parvient à rapprocher les acteurs soudanais, à coordonner les médiations concurrentes et à réduire l’ingérence étrangère, l’UA pourra renforcer considérablement son rôle politique. Si elle échoue et que la guerre continue à être principalement arbitrée par des puissances extérieures, la question de son influence réelle dans les conflits africains deviendra encore plus pressante. La visite de la délégation à Khartoum représente donc autant une tentative de sauver le processus de paix soudanais qu’une bataille pour la crédibilité de l’institution continentale elle-même.

L’Afrique peut-elle reprendre le contrôle de ses propres crises ?

C’est finalement la grande question géopolitique derrière cette nouvelle offensive diplomatique. Pendant des décennies, les dirigeants africains ont défendu l’idée de « solutions africaines aux problèmes africains ». Mais cette ambition suppose que les institutions du continent disposent de la capacité politique, financière et diplomatique nécessaire pour imposer leur place lorsque les intérêts de puissances extérieures entrent en concurrence. Le Soudan offre aujourd’hui un exemple particulièrement brutal de cette difficulté. La guerre est soudanaise, ses principales victimes sont africaines et ses conséquences déstabilisent directement les pays voisins, mais son évolution dépend aussi de réseaux financiers, militaires et diplomatiques qui dépassent largement le continent. Le retour de l’Union africaine à Khartoum constitue donc une tentative de rééquilibrage.

Au Soudan, l’Union africaine joue aussi son propre avenir diplomatique

La nouvelle mission de l’Union africaine ne mettra pas fin, à elle seule, à plus de trois années de guerre. Les positions des belligérants restent profondément éloignées, les combats se poursuivent et les intérêts extérieurs rendent toute négociation extrêmement complexe. Mais le retour de l’UA sur le terrain peut marquer le début d’une nouvelle phase si l’organisation parvient à transformer sa présence en véritable coordination politique. Le Soudan a besoin d’un cessez-le-feu, d’un accès humanitaire durable et d’un processus politique capable de remettre les civils au centre de l’avenir du pays. L’Union africaine, elle, a besoin de démontrer qu’elle peut encore peser de manière décisive sur une guerre majeure du continent. La bataille pour la paix au Soudan est donc aussi devenue une bataille pour le leadership diplomatique africain. Son résultat dira beaucoup de la place que l’Afrique entend occuper dans la résolution de ses propres crises au cours des prochaines années.


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