Yrsa a préparé un dîner, choisi le cachemire qui avantage ses fesses et attendu un homme qui ne viendra pas. Dommage pour lui. À Cambridge, cette doctorante noire enseigne l’intersectionnalité, avance sans passion dans une thèse sur l’afropessimisme et juge le monde avec une assurance carnassière. Les hommes l’ennuient, le sexe aussi, l’université davantage.
Puis une abeille tombe dans une limonade. Un universitaire allergique la boit. Yrsa pourrait appeler les secours. Elle préfère regarder. Sa défense tient en une phrase : « L’abeille n’a eu besoin de personne pour trouver la limonade. »
Le premier mort lui tombe presque dans les mains. Le plaisir, lui, n’a rien d’accidentel. Yrsa se découvre une faim. Puis une méthode. À ses yeux, ses cibles ont humilié des femmes, abusé de leur position ou fait de leur corps une propriété. Elle prétend déplacer sur eux la violence subie par les corps noirs et féminins. Mais cette justice autoproclamée déraille : l’occasion finit par compter davantage que la culpabilité. Honey ne raconte pas l’éveil d’une justicière. Il démonte la fabrication d’un permis de tuer.
Une prédatrice très fréquentable
Imani Thompson colle la narration à Yrsa, assez près pour nous divertir sans nous permettre de l’excuser. Son regard est drôle, obscène, précis ; son mépris distribue les gifles avec une égalité presque démocratique. « La patience ne fait pas partie de ses qualités. Ni la foi, ni l’humilité, ni l’empathie. » On la suit pourtant avec plaisir. Elle cuisine, nage, désire, aime son père, visite sa vieille voisine Blake et transforme une soirée médiocre en stand-up intérieur. Le monstre a des amis, du goût et du rythme.
Le sexe fut son premier laboratoire. À quinze ans déjà, Yrsa s’inventait sur internet et mesurait son ascendant. « Le sexe, c’était la consommation, et c’était le pouvoir. » Le meurtre reprend la même syntaxe : attirer, observer, consommer, chercher la décharge suivante. Le texte fond l’appétit et le carnage dans une matière sensuelle — curry de cabri, grenade ouverte dans le bain, glace à la fraise, miel, sang — jusqu’à rendre le sucre suspect. Ici, la gourmandise n’adoucit rien. Elle aiguise.
La théorie comme arme, et comme cachette
Le meurtre ne reste pas dans la rue : il entre dans la thèse. Saidiya Hartman, Hortense Spillers ou Paul Gilroy ne servent pas de décor savant. Yrsa prélève leurs concepts, les tord et bâtit son protocole : « Si la violence transforme le sujet en objet, est-ce alors par la seule violence que l’on peut revenir à une position de sujet ? » La question est sérieuse. Sa réponse, une imposture. Le poison se loge dans l’écart entre la pensée qu’elle invoque et l’usage qu’elle en fait.
La théorie ne conduit pas Yrsa au crime : elle l’embauche pour sa défense. Elle raisonne brillamment, donc ment mieux. « Le tout n’est pas de faire. C’est de ne pas se faire prendre. » Chaque fois que le réel objecte, elle change la problématique plutôt que d’admettre sa faute. Cette mauvaise foi est remarquablement construite. Le récit la surligne toutefois par endroits : certains échanges de séminaire expliquent ce que les scènes avaient déjà rendu limpide et freinent l’élan.
Des coupables parfois trop pratiques
La faiblesse apparaît lorsque certains hommes entrent en scène avec leur condamnation collée au front. Misogyne numérique, prédateur universitaire, privilégié raciste ou amant convaincu que sa libido relève de la biologie : plusieurs ressemblent moins à des personnages qu’à des pièces à conviction. L’ironie fait mouche — « Pourquoi ne peut-elle pas baiser tranquillement ? Pourquoi faut-il que les hommes parlent ? » — mais, à fournir le réquisitoire avec l’accusé, l’inconfort moral s’émousse et la chasse devient mécanique.
Le livre sait heureusement saboter cette facilité. Une victime résiste au portrait qu’Yrsa lui avait assigné. Une relation amoureuse l’oblige à éprouver autre chose que l’ascendant. Ses proches, surtout l’ombre de sa grand-mère, fissurent le récit qu’elle se raconte. Alors le sang change de goût. Ce qu’elle baptise émancipation ressemble de plus en plus à une addiction ancienne, nourrie par le silence familial, le besoin de maîtrise et la terreur de se découvrir vulnérable.
Le sucre après le sang
La mécanique se laisse voir : sélection, séduction, passage à l’acte, euphorie, retombée. Une fois le cycle compris, le milieu du volume perd un peu de son tranchant. Les messages anonymes, l’enquête et les erreurs de jugement relancent néanmoins la menace. Surtout, Thompson refuse de faire d’Yrsa un symbole bien rangé. Elle n’est ni une cause, ni une vengeance collective, ni la preuve commode d’une thèse adverse. C’est une femme noire qui tue et mobilise toute son intelligence pour ne pas se regarder.
Un éclair de lucidité suffit à révéler tout le dispositif : « Ou peut-être qu’il n’était rien du tout et que c’est elle qui commet les atrocités. Mais elle évacue l’idée aussi vite qu’elle lui est venue et recrache la fumée à la face du mort. » Tout Honey tient dans ce battement. Voir la vérité. La recouvrir aussitôt d’esprit, de théorie, de désir. Féroce, charnel, souvent très drôle, l’ensemble est parfois trop démonstratif et légèrement répétitif. Il atteint pourtant sa cible : Yrsa demeure impossible à absoudre, mais tout aussi difficile à oublier.
DOSSIER – Les romans de la rentrée littéraire 2026
Par Nicolas GaryContact : **@********te.com
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