Le 10 juillet 1976 se produisait la catastrophe de Seveso, du nom de la commune proche de Milan où une usine chimique provoquait une vaste pollution à la dioxine. La ville a laissé son appellation à une directive européenne qui encadre les activités industrielles à risque.
« Ce jour-là, une puanteur s’est emparée de la ville, une très forte odeur d’œuf pourri. » Antonio, artisan à la retraite, avait 25 ans en 1976. « On a cru à un simple incident, un peu plus important que les autres. Il y avait souvent des incidents dans cette usine », ajoute Ambrogio Bertoglio, autre témoin et acteur clé de l’époque.
Cette usine, c’est Icmesa, basée sur la commune voisine de Meda – mais le vent porte le nuage vers Seveso. Icmesa est propriété de l’entreprise pharmaceutique suisse Givaudan, elle-même filiale du groupe Hoffmann-La Roche. « On n’a jamais bien su ce qu’elle produisait, des substances qui entraient dans la fabrication de désherbants… ou de cosmétiques », reconnaît Ambrogio Bertoglio, ce qui donne une idée de l’opacité dans laquelle l’usine exerçait son activité.
Très vite, les signes de la gravité de l’événement apparaissent. « Les feuilles des arbres se sont mises à jaunir en plein été, raconte Gianni Del Pero, figure du WWF en Lombardie, la région de Seveso. Des milliers d’animaux meurent dans les jours suivants, dans les cours de ferme, dans les champs, les oiseaux tombent des arbres… »
Mais c’est le visage d’une petite fille qui représente bien vite la catastrophe pour le monde entier, celui de la petite Stefania, 2 ans, défigurée par d’affreuses plaques. Elle souffre de chloracné, une maladie de peau, comme environ 200 enfants de la région.
Dix jours après la fuite, Givaudan donne un diagnostic plus clair au maire de Seveso : une cuve où l’on fabriquait du désherbant a surchauffé, une soupape de sécurité a sauté, laissant s’échapper de la dioxine et de la soude caustique. C’est la soude qui provoque la maladie de peau de la petite Stefania et des autres enfants – et fait jaunir les feuilles des arbres.
La dioxine ne reste pas dans l’air, elle se fixe dans le sol, risquant de contaminer la nourriture. Une partie de la ville de près de 20 000 habitants est évacuée. Plus de 1 500 personnes doivent quitter leur maison du jour au lendemain. « C’étaient des semaines de grande peur, se souvient Ambrogio Bertoglio. On parlait de ce poison, les enfants ne pouvaient pas jouer dehors, il a fallu les emmener ailleurs. Il y a eu des initiatives de la population pour organiser des colonies de vacances. »
On a peur parce qu’on ignore tout, à l’époque, des effets de la dioxine sur l’organisme humain. Paolo Mocarelli, directeur du laboratoire de l’hôpital de Desio (l’une des quatre communes touchées par la pollution) et professeur de médecine à Milan, est alors en première ligne. Il mène des examens à tour de bras : « À la fin du mois d’août, on en était à 250 000 examens sur des milliers de personnes. Il n’y avait pas de pathologies particulières, alors que des milliers d’animaux étaient morts. Comment était-ce possible ? On ne savait pas et cela a duré pendant des années comme ça. » Car aucun laboratoire au monde ne parvient à la fin des années 1970 à doser la dioxine dans le sang. Le médecin a le réflexe de congeler une partie des échantillons de sang prélevés.
Cette incertitude génère de l’angoisse bien sûr, mais aussi des stigmatisations et des débats. L’artisan à la retraite Antonio se souvient de ces habitants de Seveso partis en vacances et refusés dans certains hôtels quand on voyait leur adresse sur la pièce d’identité. Et un débat fait rage dans une Italie où l’avortement est encore illégal : les femmes enceintes de Seveso doivent-elles avorter ?
Ce n’est que plus de dix ans après, grâce aux avancées de la médecine dans un centre d’Atlanta aux Etats-Unis, et dans les années suivantes, que l’on parvient à analyser plus précisément les effets de la dioxine. Les échantillons congelés du professeur Mocarelli sont alors très précieux.
« Ce qu’on a compris c’est que chez les animaux, il y a une molécule qui active la dioxine dans le foie et le détruit, mais cette molécule n’existe pas chez l’homme. Pourtant certains sujets avaient des doses de dioxine très élevées. »
Paolo Mocarelli, directeur du laboratoire de l’hôpital de Desioà franceinfo
Le spécialiste résume ce que l’on sait des effets de la dioxine aujourd’hui : c’est un dérégulateur hormonal, il a pu être l’un des facteurs de développement de cancers dans la région, cancers de la lymphe et du sang en particulier. Les effets, importants, n’ont pas été aussi massifs qu’on le redoutait en 1976.
Restent deux héritages positifs de cette catastrophe de Seveso. La directive qui porte son nom, adoptée une première fois en Europe en 1982 et complétée à deux reprises depuis. Elle améliore la prévention des risques sur les sites industriels dangereux, l’information de la population, la gestion de l’urgence en cas d’accident. Il y a 1 300 sites Seveso en France, plus de 10 000 en Europe. « Ce fut un tournant dans la conscience environnementale en Europe », a déclaré le président de la république italienne Sergio Mattarella à Seveso, vendredi 10 juillet, date du 50e anniversaire de l’accident.
« C’est une des réglementations les plus strictes dans la prévention des risques, ajoute Marzio Marzorati, natif de Seveso et responsable de l’association écologiste Legambiente en Lombardie. Car il ne s’agit pas de renoncer à la production industrielle, mais de prévenir les risques, ce qui n’a pas été fait en 1976. 50 ans après, il faut faire plus. Les plans de participation des citoyens sont rangés dans des tiroirs dans les préfectures et ne sont pas utilisés. Donc la population peut encore ne pas être prête à affronter les premiers instants d’un accident. Il faut plus d’information et de participation des citoyens. » Gianni Del Pero, du WWF, appelle à élargir la directive à l’agriculture.
Et puis il y a ce parc de 43 hectares au cœur de la ville, le « Bois aux chênes », dont deux collines font la particularité. Il a été planté sur la zone la plus contaminée après une opération de dépollution très stricte. Ambrogio Bertoglio détaille : « Les maisons ont été détruites. Le terrain a été rasé sur 60 centimètres de hauteur. Et tout ce qu’il contenait a été déposé dans deux bennes grandes comme des terrains de foot, y compris les camions et grues qui ont servi pour les travaux, y compris les vêtements portés par les ouvriers. À la fin, les bennes sont devenues des collines. » Strictement scellées, évidemment. Le cimetière de la dioxine est devenu un lieu de promenade fort agréable. Le professeur Mocarelli sourit : « Transformer une zone de catastrophe en un lieu de beauté, ça, c’est l’Italie ! »
Source:
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