Le « Grand format du 20 Heures » est consacré ce soir au miracle espagnol : croissance, dette, emploi… Tous les voyants sont au vert. Comment expliquer les performances insolentes de l’économie ibérique ? Le marché du travail y est si florissant que le grand problème est le manque de main-d’œuvre. À tel point que le gouvernement a annoncé un plan massif de régularisation. Plus d’un million de demandes ont été déposées ces derniers jours, au grand dam de l’extrême droite qui dénonce une submersion migratoire.
Ce texte correspond à une partie de la retranscription du reportage ci-dessus. Cliquez sur la vidéo pour la regarder dans son intégralité.
Sur une terrasse ensoleillée d’un restaurant de Séville (Espagne), de nombreux touristes, et pour les servir, Ayelen, une étudiante paraguayenne qui vient juste d’être engagée. Si elle peut travailler ici, payée au salaire minimum, c’est qu’elle a été régularisée avec sa mère il y a quelques années. « J’ai des papiers et grâce à ça, j’obtiens ce que je ne pouvais pas obtenir dans mon pays. J’obtiens la vie que je mérite », confie la jeune femme.
Le patron d’Ayelen, Alberto Martinez Perez, recrute activement en ce moment. Et le constat est sans appel, les CV qu’il reçoit sont majoritairement ceux d’étrangers. « Les Espagnols, ils cherchent un travail moins contraignant. L’étranger, lui, il ne pense pas à ses vacances, à aller à la plage. Il est là pour gagner sa vie. On manque de main-d’œuvre. Sans les étrangers, ça ne fonctionnerait pas », assure le patron de la Gitana Loca.
Pour les patrons et le gouvernement espagnol, c’est une évidence. Si l’économie affiche une croissance insolente, 2,8% en 2025, c’est grâce à l’immigration, essentielle dans cette Espagne à la natalité en berne. En 40 ans, le pays a battu des records de régularisation en Europe. Alors, quand au printemps, les autorités ont lancé une nouvelle campagne, les sans-papiers se sont précipités pour régulariser leur situation. Un million de demandes ont été enregistrées entre avril et juin, deux fois plus que prévu.
Ce matin-là, une ONG qui les aide dans leurs démarches est débordée. Elle traite 120 dossiers par jour. Dans les locaux, des hommes et femmes venus d’Amérique latine, du Maghreb ou d’Afrique, comme Rama Abdoulaye, candidate à la régularisation sénégalaise, arrivée il y a deux ans après une périlleuse traversée en mer. Elle se dit reconnaissante envers le Premier ministre espagnol. « Nous, les immigrants, on aime beaucoup Pedro Sanchez. Parce que c’est quelqu’un qui est gentil, qui n’est pas raciste. Il parle des migrants [en mieux] par rapport aux autres. Je l’aime ! », lance-t-elle, sourire aux lèvres.
L’une des militantes de l’ONG reçoit Adorcinda Garcia, une Colombienne. Les Latino-Américains, venus en nombre ces deux dernières années, devraient représenter 90% des régularisations. « En Colombie, je travaillais dans une région gangrenée par la violence. J’ai dû quitter le pays », explique Adorcinda. Pour prétendre aux papiers, pas besoin de qualifications particulières ou de maîtrise de l’espagnol. « Elle doit fournir des documents qui prouvent qu’elle vit en Espagne depuis cinq mois minimum. N’importe quel papier qui prouve qu’elle est là depuis décembre dernier au moins », précise Me Sandra Couso, avocate ONG CEAR.
Adorcinda, hispanophone, s’est intégrée sans difficulté. Mais dans un quartier latino de Séville, son quotidien de sans-papiers est précaire, fait de petits boulots de femme de ménage ou de coiffeuse. « Ton patron te paye moins que le salaire légal. Il ne respecte pas le temps de travail. C’est de l’exploitation. Mais on le savait en venant ici », glisse-t-elle. Toutefois, elle ne désespère pas : « Il faut être patient et attendre la régularisation. C’est ce que j’ai fait. »
La fin d’une hypocrisie nationale ? L’Espagne est-elle devenue un paradis des sans-papiers, à rebours du reste de l’Europe ? Nous sommes allés filmer dans la chaleur des serres andalouses, où l’espoir gagne les étrangers les plus vulnérables. La plupart du temps, ces hommes et femmes sont payés au noir, 8 à 9 euros de l’heure, à ramasser des fraises qui se retrouveront sur les étals en Europe. Loin des regards, les plus démunis sont relégués dans un campement de fortune où nous les avons rencontrés.
Pour ces amis Gambiens et Guinéens, des papiers seraient synonymes de logement, de couverture sociale, d’intégration. « Tu peux louer une habitation dans la ville, trouver du travail, tout faire. Si je trouve un bon travail, je reste dans cette ville. Sinon, il faut que j’aille chercher ailleurs, en Espagne, en France ou en Allemagne, qui sait ? », confie l’un d’eux.
Le permis de séjour est uniquement valable pour l’Espagne. Mais c’est bien la peur d’un appel d’air qu’a agité l’extrême droite espagnole lors de la campagne des élections régionales mi-mai. Ce jour-là, le président du parti Vox a fait le déplacement dans un village andalou. « Le gouvernement a décidé de promouvoir une invasion migratoire qui va créer des problèmes de toutes sortes aux Espagnols », affirme Santiago Abascal, président du parti Vox. Dans cette Andalousie rurale, où cohabitent Espagnols et migrants sans se voir, le discours anti-immigration est décomplexé.
À l’échelle du pays, un tiers de la population se dit opposé à ces régularisations. « L’immigration n’est pas contrôlée. Tout le monde entre ici comme il veut. Ça ne peut pas durer. Les Espagnols ne supportent pas cette situation », assure un homme. « Toute l’Afrique ne peut pas débarquer. Ni en Espagne, ni en Europe. Ce n’est pas possible », abonde un autre militant.
En Andalousie, l’extrême droite s’impose comme l’arbitre de la scène politique espagnole. L’immigration, même indispensable pour l’économie nationale, reste un sujet de crispation.
Source:
www.franceinfo.fr






