C’est un prof en fin de carrière, constamment fatigué, irrité par le brouhaha des élèves, leur manque d’intérêt, leur vie familiale chaotique ou trop terne, un prof usé qui raconte sa dernière année via ses expériences et ses précédentes années d’enseignement. Pourquoi a-t-il changé de profession pour embrasser la carrière de prof d’anglais ?
On ne le sait pas, il n’en dit pas grand-chose, mais l’usure du temps l’éloigne de sa vocation. Le regard porté sur les élèves est parfois sévère, attendrissant, plein d’espoir qu’autant de déceptions, enseignant dans un lycée difficile, c’est la société de ceux qui seront toujours en périphérie de la réussite qu’il voit défiler dans des classes mal insonorisées où il fait froid l’hiver et toujours trop chaud aux beaux jours.
Combien d’entre eux ou d’entre elles s’en sortiront ? Il ne le sait pas, mais il se réjouit lorsque des années après il en croise un ou une au hasard des rues ou lorsqu’il accueille en classe un petit frère ou une sœur qui donne des nouvelles. Être prof, c’est aimer ses élèves, même si on sent une grande lassitude et un manque flagrant d’énergie, il est attentif au progrès, mêmes minuscules des retardataires, tente de capter l’attention de ceux qui se savent déjà exclus de l’école, cherche à les faire évoluer et finit par s’inquiéter sur leur avenir.
Ce n’est pas rien d’être prof, il y a un enjeu pour la société, il doit contribuer à construire de futurs citoyens et citoyennes responsables. Côté salle des profs, c’est un peu une salle de classe moins bruyante, mais tout aussi indisciplinée avec ses coups de gueule, ses envies de vacances, des histoires d’amour ou d’adultères, de promotions espérées ou ratées, le découragement face à une administration sourde et trop lourde pour être dans l’écoute et l’empathie.
Et dans toute cette comédie sociale, le proviseur qui fait office de tampon entre le rectorat, les profs et les élèves. Difficile de jouer sur tous les tableaux sans se renier, à l’image de ce proviseur qui sombre jusqu’au suicide, cercueil sortant du lycée sous les applaudissements des élèves et beaucoup de tristesse dans le cœur des professeurs.
Dominique Fabre ne sait pas être distant avec les histoires de chacun, et ce sont 265 pages de destins volés sur des centaines de vies côtoyées tout au long de sa carrière qui nous sont livrées, brutes, à nous de les façonner dans notre imaginaire pour leur donner une suite plus heureuse, plus épanouissante ou plus belle que la réalité. Que nous jugions positivement ou non cette jeunesse, elle est le pouls de notre époque : « Leur jeunesse est ce grand cœur qui bat dans les rues du quartier. »
En tournant ces pages, on pense à Claude Duneton avec son formidable Je suis comme une truie qui doute, paru en 1979, qui lui aussi brossait des portraits d’élèves de quartier dits aujourd’hui prioritaires ou sensibles.
Les ados à cette époque comme ceux de Dominique Fabre actuellement, étaient conscients de leur handicap social, cependant, ceux des années 80 croyaient encore en un avenir plus radieux. On a raté quelque chose pour en arriver-là.
Crédits illustration : geralt CC 0
Par Christian DorsanContact : contact@actualitte.com
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