Il y a dix ans, un programme de soutien à la diversité permettait à des jeunes issus des quartiers populaires d’être formés aux côtés de grands noms du théâtre. Aujourd’hui, ces pionniers brillent sur les planches et à l’écran.
De talentueux anciens stagiaires : Samy Zerrouki, Hatice Özer, Océane Caïraty, Séphora Pondi, Souleymane Sylla, Jisca Kalvanda, Dali Benssalah. Photo Jean-François Robert pour Télérama/Maquillage Selam Darche et Iñes Bouzit
Publié le 13 avril 2026 à 16h38
«Il y a un avant et un après le projet 1er Acte : voir jouer aujourd’hui sur la scène française un acteur noir, arabe ou asiatique ne fait plus événement. Désormais, une génération entière y apparaît, et non plus seulement quelques acteurs et actrices identifiés. » Qui parle avec autant d’enthousiasme ? Séphora Pondi, actrice noire et pensionnaire à la Comédie-Française depuis 2021, qui confie appartenir à « la famille » 1er Acte. Ce programme de stages réservé aux passionnés de théâtre issus des quartiers populaires — potentiellement victimes de discrimination du fait de leur origines racialisées — a vu ses premières promos sortir en 2015-2016. Dix ans après, la cohorte des ex-stagiaires compte nombre de figures marquantes, de Séphora Pondi donc, qui fut une magnifique Médée en 2022 sur la scène du Français, à Océane Caïraty, repérée la même année dans la Cour d’honneur d’Avignon aux côtés d’Isabelle Huppert dans La Cerisaie, mise en scène par Tiago Rodrigues.
Les premiers stagiaires désormais trentenaires se souviennent de cette formation intense comme d’un tournant dans leur vie. Depuis la fin de ce programme en 2019, les classes prépas « Égalité des chances », à l’instar de la pionnière, dès 2014, à Saint-Étienne, ont pris le relais. Mais 1er Acte, porté grâce au mécénat des Fondations SNCF et Rothschild, par Stéphane Braunschweig, directeur du théâtre national de la Colline, et Stanislas Nordey, à la tête du théâtre national de Strasbourg, jouissait sans doute d’un supplément d’âme…
Ensemble, on se coltinait toutes les questions qui fâchent : celles des barrières imposées, du sentiment d’illégitimité, de la discrimination positive. C’était très libérateur…
Océane Caïraty
Car, au fil des stages, les jeunes impétrants ont reçu l’enseignement direct des grands artistes de leur temps. Avec, pour accompagner les fondateurs, des metteurs en scène comme Wajdi Mouawad, Olivier Py, Jean-François Sivadier et Caroline Guiela Nguyen, ou des interprètes comme Valérie Dréville, Nicolas Bouchaud, Annie Mercier, Vincent Dissez ou Chloé Réjon. Dali Benssalah qui, débarqué de Rennes à Paris, s’était payé à l’arrache quatre années de cours Florent avant d’intégrer la première promo, s’en souvient comme d’un « ravissement » — même s’il fut vite happé par le cinéma depuis sa prestation contre James Bond dans Mourir peut attendre, tourné en 2019.
« Un paradis », renchérit Océane Caïraty, stagiaire en 2015-2016 après avoir mené une carrière de jeune championne de France à l’Olympique lyonnais. « Même une fois entrée à l’école du TNS, je n’ai pas retrouvé ce désir brûlant de faire du théâtre. Ensemble, on se coltinait toutes les questions qui fâchent : celles des barrières imposées, du sentiment d’illégitimité, de la discrimination positive. C’était très libérateur, comme d’éprouver la joie d’enchaîner des ateliers avec des artistes aussi différents que le chorégraphe Rachid Ouramdane ou Véronique Nordey, la mère de Stanislas, pédagogue hors pair qui m’a enlevé tous les a priori sur les classiques. »
Le chemin vers le métier n’est pas dégagé pour autant. Jisca Kalvanda avait incarné, dès l’âge de 18 ans, le personnage de l’horrible cheffe de bande de Divines, premier long métrage d’Houda Benyamina, Caméra d’or au Festival de Cannes 2016. Elle candidate en 2016 à 1er Acte, en quête d’une nouvelle « légitimité », mais, une fois reçue elle aussi au concours du TNS, elle met deux ans avant d’y trouver ses marques.
« Lisant alors moins que les autres, je m’y suis sentie perdue. Malgré toute leur bonne volonté, les écoles supérieures ne mesurent pas à quel point notre atterrissage chez elles peut être un arrachement. Et même en bénéficiant de la bourse du Crous et de celle des fondations privées, les étudiants des classes populaires se retrouvent en plus dans une précarité stressante. En fait, l’insertion dans ce monde du théâtre si concurrentiel commence dès la formation. » Aujourd’hui, elle est l’une des rares de sa promo à être autant distribuée, dans les dernières mises en scène de Pascal Rambert ou de Jean-François Sivadier où elle pète le feu, comme dans la série Carpe diem de TF1, où elle est l’associée de Samuel Le Bihan.
Séphora Pondi nommée aux Molières
Ces stages auprès des « grands » donnent aussi une chance d’être recrutée par la suite, comme en témoigne Hatice Özer, venue du conservatoire de Toulouse. Si cette pionnière de 1er Acte n’a pas décroché une place dans les écoles dont elle rêvait, elle a été engagée dès sa sortie, en 2016, par trois metteurs en scène — Wajdi Mouawad, Julie Béres, Jeanne Candel. Résultat : elle accède à l’intermittence et écrit ses premiers solos. Pour Samy Zerrouki, éconduit aux concours, 1er Acte reste « ce moment fondateur créant du lien par ricochet ». Jean-François Sivadier et Thomas Jolly, rencontrés à cette occasion, lui offrent de belles opportunités : le magnifique spectacle Sentinelles — qui l’a fait « mûrir » — pour le premier. Une place d’assistant dans Thyeste, spectacle que le second, Thomas Jolly, allait créer en 2019 dans la Cour d’honneur d’Avignon. Et rebelote pour Starmania !
Ces témoignages confirment de très bonnes statistiques : sur les quatre-vingt-deux anciens stagiaires, une cinquantaine travaillent beaucoup, au théâtre comme au cinéma. Une petite dizaine d’autres bossent moins régulièrement, quand un tiers a quitté le métier. La bataille pour une large diversité sur scène est-elle pour autant gagnée, à l’heure où Séphora Pondi vient d’être nommée aux Molières ?
Les anciens de 1er Acte sont prudents : « On joue, c’est cool, mais la partie n’a pas lieu que sur scène, analyse finement Souleymane Sylla, de la toute première promo, qui a fait ensuite le Conservatoire de Paris et tourne désormais ses propres courts métrages. Si à tous les postes du théâtre — à la mise en scène et à la technique comme à la production ou à la direction —, on n’accueille pas de personnes racialisées, il y aura toujours pour nous un risque d’effacement. Surtout dans une société où les tensions politiques s’accroissent. »
“Des diversité(s) au théâtre”, le 15 avril, de 9h30 à 17h, Théâtre de la Concorde, Paris 8e.
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OÙ VOIR LES JOUER LES COMÉDIENS FORMÉS À 1ᵉʳ ACTE
Océane Caïraty : Lieux communs, de Baptiste Amann : les 23 et 24 Avril au Tap de Poitiers, les 28 et 29 avril au Théâtre d’Angoulême, lecture France Culture au Festival d’Avignon le 8 juillet (hommage à Didier Georges-Gabily, avec Stanislas Nordey, Emmanuel Béart et Vincent Dedienne) ; Antigonick, d’Anne Carson, le 12 octobre à la Filature de Mulhouse.Jisca Kalvanda : Ivanov, de Tchékhov, mise en scène de Jean-François Sivadier, du 21 avril au 10 mai au Théâtre de Carouge (Suisse), les 20 et 21 mai au Théâtre de Chatenay-Malabry, les 10 et 11 juin à Poitiers.Souleymane Sylla : Chasselay et autres massacres, du 5 au 7 mai au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.Hatice Ozer : Koudour et Le Chant du père, deux spectacles de Hatice Ozer, les 7, 22 et 23 mai au Pavillon, Romainville (93).Samy Zerrouki : Sentinelles, de Jean-François Sivadier, reprise de la tournée en 2027 : du 16 au 18 mars à Saint-Quentin, les 30 et 31 mars à Brest, les 8 et 9 avril à Carleroi (Belgique), du 5 au 15 mai à la MC93 de Bobigny, le 18 mai à Saint-Maur.Séphora Pondi a joué dans Soudain, de Ryûsuke Hamaguchi (en sélection officielle à Cannes) et dans l’adaptation de Mémoires de filles par Judith Godrèche. Dali Benssalah a notamment joué dans les films suivants (en salles en 2026 et 2027) : L’Arabe, de Malek Bensmaïl, et Le Lièvre, de Gonzague Legout.
Source:
www.telerama.fr




