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Vieillir sans s’effacer : Erri De Luca fait de la vieillesse un dernier territoire à conquérir

Avec L’âge expérimental, Erri De Luca propose un essai à deux voix né d’un court-métrage puis élargi en livre. L’ensemble avance par fragments, souvenirs, lettres et méditations. La voix principale reste celle de De Luca, qui examine la vieillesse depuis le corps, tandis qu’Inès de la Fressange déplace le propos vers l’allure, le regard social et la façon de vieillir sans se travestir. Le projet ne décrit pas un déclin : il cherche ce que le dernier âge découvre.

Le cœur du livre tient dans une idée simple et forte : « C’est un âge expérimental. J’ai l’étrange sensation que personne n’a été vieux avant moi. » La vieillesse n’y forme ni une catégorie stable ni une sagesse disponible sur étagère. Elle constitue une première fois absolue pour chaque corps. De Luca refuse donc les généralités molles. Son livre ne dit pas comment bien vieillir : il montre qu’aucune vieillesse ne se laisse réduire à une norme.

Cette thèse prend d’abord corps dans une pratique. Escalade, marche, fatigue volontaire, jeux d’attention, récitation de poèmes : tout ramène à une discipline matérielle. « Le corps dans lequel je vis ne m’appartient pas. J’habite un animal préhistorique mis à l’épreuve et sélectionné par dix mille générations. » Rien ici de l’imaginaire du bien-être. Le corps apparaît comme une machine ancienne dont il faut entretenir la force motrice pour ne pas glisser vers l’inertie. De Luca ne cherche pas la longévité à tout prix ; il cherche la justesse d’un usage, jour après jour.

Le livre devient plus tranchant encore lorsqu’il politise cette expérience. « Mon cas n’est qu’un exemple de vieillesse expérimentale. Chacune est différente et ne peut se réduire à une norme. » À cette diversité répond pourtant une menace commune : l’assignation au retrait. Les pages tardives sur les hospices et maisons de retraite comptent parmi les plus dures : « Le recours fréquent à la réclusion des personnes âgées dans des hospices, appelés poliment aujourd’hui résidences ou maisons de retraite, avertit un homme de mon âge de l’urgence à éviter de tels internements. On est parmi ceux qui sont prêts à être rejetés, mis à l’écart : il faut agir à temps et avec habileté. » L’enjeu se précise alors : rester alerte, indépendant, libre.

La mémoire forme l’autre grand noyau de l’essai. De Luca n’en fait pas un album ordonné, mais une force de surgissement. « Cette sorte de mémoire ne coïncide pas du tout avec les souvenirs habituels. Ceux-là, je ne me les rappelle pas. » Le passé revient par blocs sensoriels, s’impose avant d’être récit, traverse le corps avant de devenir phrase. De là vient la beauté du livre : l’écriture n’y corrige rien, elle accueille. Les amitiés perdues, les langues apprises, les engagements anciens, Sarajevo, l’Ukraine ou le val de Suse ne servent pas à bâtir une légende personnelle ; ils composent une théorie pratique de la fidélité à soi.

La liberté, précisément, se redéfinit au fil des pages. Après la rupture de la jeunesse et les leçons bibliques de l’Exode, elle devient cohérence entre parole et acte, puis devoir d’agir quand les moyens existent. Le grand âge, chez De Luca, n’autorise pas la position de témoin passif. Il transforme le temps disponible en responsabilité. Cette ligne donne à l’ouvrage sa tenue morale, sans emphase. Même l’amour y retrouve droit de cité, contre l’idée qu’il deviendrait déplacé avec l’âge.

Les interventions d’Inès de la Fressange empêchent enfin le livre de se replier sur la seule ascèse. Son apport est décisif dès qu’il s’agit du style et de l’apparence. « La mode doit donc nous proposer de nouveaux demi-dieux qui puissent servir de références pour cet âge, d’autant plus que l’avenir comptera un nombre croissant de vieillards. Jusqu’à présent, on n’a su montrer que ceux qui paraissent plus jeunes que leur âge, ceux qui persistent à vouloir rester jeunes ou, pire, ceux qui sont prêts à se déguiser jusqu’à ressembler à de vieux clowns. »

L’observation touche juste : vieillir gracieusement suppose aussi de sortir des caricatures visuelles imposées par le culte de la jeunesse. Le texte frappe par l’accord entre sa forme et sa matière. Ses fragments brefs, ses reprises et ses éclats donnent le sentiment d’une pensée qui n’enjolive rien et retranche l’accessoire.

Cette sécheresse n’empêche pas l’émotion : elle la rend plus nue. « Au terme de cette promenade, je peux dire que la vieillesse contient des étendues inconnues des âges précédents. J’en conclus que c’est mon meilleur temps. » Peu d’essais récents auront parlé du vieillissement avec une telle fermeté, sans déni, sans sentimentalité, et avec cette conviction rare : le dernier âge reste un territoire de conquête.

Sortie le 28 mai. Mais la valeur attendra bien le nombre des jours à passer.

Et la bande annonce du film est à retrouver ci-dessous. On le consultera en intégralité sur Raiplay.

 

Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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