Les Dossiers – Sciences et Avenir : Comment faire de son jardin un pays de cocagne pour un petit mammifère, un oiseau, un insecte ?
Philippe Grandcolas : Si vous êtes malin et que vous constituez une mosaïque de substrats, de milieux, d’espèces de plantes… beaucoup d’animaux vont s’y inviter spontanément. Mais cela nécessite une diversité extrême, et à toutes les échelles. Car celle d’un papillon n’est pas celle d’un hérisson ou d’un collembole. Il faut aussi respecter les cycles saisonniers. Ne pas ramasser les feuilles mortes au pied d’un arbre : elles peuvent servir d’abri pour les hérissons ou certaines espèces d’insectes… Tout comme amener un peu de bois mort, si vous n’avez pas de gros arbres qui peuvent en produire.
Si l’environnement est plutôt ouvert et naturel, ou si d’autres jardins entourent le vôtre, toute une faune y affluera bien vite. Des animaux capables de se disperser rapidement et de se reproduire dans des conditions relativement rustiques s’y poseront, puis d’autres espèces davantage liées à des couvertures végétales. La présence de phytophages spécialisés, par exemple des pollinisateurs, va coïncider avec celle des plantes dont ils se nourrissent… En revanche, si, tout autour, c’est bitumé, bétonné, vous aurez fatalement moins de diversité. Et si votre jardin est clos de murs, nombre d’animaux ne pourront pas y pénétrer.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Certains recommandent de laisser faire la nature…
Il faut tout de même intervenir un peu, surtout au début, quand on végétalise à partir de rien, sur un sol qui a été remanié et n’est rien d’autre qu’un remblai, sans construction biologique. Les vers de terre ne vont pas arriver en courant ! De même, restreindre un jardin à un mélange de graines pour faire une pelouse est un peu simpliste. Malheureusement, nos représentations culturelles vont dans ce sens. Parce que pour nous, un jardin réussi, c’est quelque chose de vert, avec juste quelques fleurs…
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Pourtant, les animaux y jouent un rôle structurant…
Bien sûr. Déjà, parce qu’ils peuvent rendre service à d’autres espèces, et pas uniquement dans le jardin lui-même. Et puis, un renard va limiter les populations de rongeurs, les chauves-souris vont manger les moustiques, des oiseaux insectivores dévoreront les pucerons sur vos plantes… Si vous avez un potager ou un petit verger, le fait qu’il soit fréquenté par des pollinisateurs (bourdons, abeilles) vous aidera à avoir des légumes et des fruits.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Le jardin est donc un tout, un véritable écosystème ?
Oui. L’idée d’un écosystème, c’est que les espèces – animales et végétales – interagissent entre elles et aussi, évidemment, avec le milieu physique, le sol, qui est une construction biologique. Un écosystème est d’autant plus stable et résilient, résistant aux perturbations, qu’il est riche, avec des redondances. Or, dans les milieux aménagés par les humains, ces deux caractéristiques diminuent énormément.
« Nous nous préoccupons du sort des grands animaux alors que nous dépendons davantage d’espèces très modestes, comme les vers de terre »
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Les mares et les haies semblent importantes…
Tout à fait. À condition d’avoir de l’espace. Si vous avez un jardin de 50 mètres carrés, ce n’est pas forcément une bonne idée d’installer une petite mare sous vos fenêtres. Surtout, vous avez intérêt à ce qu’il y ait des prédateurs, sinon vous aurez beaucoup de moustiques ! Il faut arriver à trouver un équilibre. Si votre mare sert de relais pour des libellules, leurs larves vont prédater des larves de moustiques.
Quant aux haies… Une haie vive, dans laquelle vous mélangez pas mal d’espèces, est la meilleure des solutions ! Elle abrite des oiseaux, des insectes, de petits lézards en quantité énorme. Elle ralentit le vent et filtre même les pathogènes : dans une parcelle d’une taille optimale protégée par des haies, vous en avez presque 80 % de moins. Et elle stocke du carbone, à raison de bien plus de 40 tonnes au kilomètre. C’est colossal !
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Pour mieux comprendre l’écosystème du jardin, vous nous invitez à nous laisser surprendre par les animaux…
En tant que mammifères, nous comprenons mieux le comportement d’un chien, d’un renard ou d’un oiseau que celui d’une étoile de mer ou d’un moustique. C’est vrai qu’on a plus d’empathie pour des grands animaux, plus de frayeur et de respect face à leur puissance… Et généralement, nous nous préoccupons davantage du sort des animaux charismatiques. Le danger, c’est que nous avons ainsi une vision biaisée des écosystèmes, contraire à la réalité et même à nos intérêts.
Car nous dépendons plus souvent d’espèces très modestes, des pollinisateurs par exemple ou des vers de terre, que des grands mammifères que nous favorisons éhontément dans notre regard sur la biodiversité. C’est une représentation qu’on apprend très tôt et dont il est difficile de s’extraire. On peut disserter sur l’importance des vers de terre, cela ne va pas changer le comportement de la plupart des adultes ! Un enfant, lui, va s’amuser à les tripoter…
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Les Dossiers – Sciences et Avenir : Il y a des animaux qu’on dit « ravageurs », d’autres « nuisibles »… Ces étiquettes sont-elles pertinentes ?
Ce sont des classifications très manichéennes, des catégories forgées pour se simplifier la vie, mais outrancièrement simplistes. Aujourd’hui, on essaie de ne plus les utiliser. Prenons l’exemple du renard, que l’on considère généralement comme un réservoir de maladies ou Goupil qui vient croquer vos poules quand vous avez le dos tourné… Il transmet bien une pathologie nommée échinococcose alvéolaire, mais assez limitée à l’est de la France. Quant à vos gallinacés, effectivement, si vous protégez mal votre poulailler, il n’y a aucune raison que le renard se retienne.
En revanche, ce que l’on ne voit pas, c’est que cet animal ingurgite chaque année, en moyenne, 3.000 rongeurs potentiellement vecteurs de la bactérie Borrelia qui provoque la maladie de Lyme. 3.000 rongeurs en moins, cela ne se voit pas, alors qu’une poule en moins, si. Et vous sous-estimez ainsi l’action du renard. Dans la représentation des agriculteurs, des chasseurs, des décideurs, même des préfets… le renard est un nuisible. Il est d’ailleurs inscrit sur la liste des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts (Esod), et l’on en tue de l’ordre de 400.000 à 500.000 par an.
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Les Dossiers – Sciences et Avenir : Il faut donc changer notre regard…
C’est essentiel. Tenez, une autre espèce-surprise : la guêpe ! Une enquiquineuse qu’on a parfois envie d’écraser à coups de fourchette pour avoir la paix en mangeant au grand air. En fait, c’est un insecte qui a des relations extraordinaires avec les levures qui permettent la fermentation alcoolique. J’ai été stupéfait, en 2012, par la publication de l’étude d’une équipe italienne qui a trouvé où les levures qui permettent la fermentation du raisin passent l’hiver : dans le tube digestif des guêpes et des frelons.
Les femelles hibernent, refondent une colonie au printemps, puis tout ce petit monde va aller grignoter ici ou là, notamment des grains de raisin. Et ce faisant, elles déposent les levures sur les grains, permettant sa fermentation spontanée après pressurage ! Pas de guêpe, pas de levure, pas de vin ! C’est typique des écosystèmes : ils abritent d’innombrables fonctions qu’on n’imagine pas et qui relèvent d’espèces très modestes. Si l’on veut construire un écosystème idéal, la plupart du temps, on oublie tout ça, et évidemment, il n’est pas pérenne. Même chose pour les chauves-souris, mal-aimées bien à tort : elles sont les meilleures ennemies des moustiques nocturnes et d’autres insectes pénibles… Pas du moustique-tigre, malheureusement, qui est plutôt diurne.
« Pas de guêpe, pas de levure, pas de vin ! Une relation typique des fonctions ignorées des écosystèmes »
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Le moustique-tigre est très représentatif des espèces exotiques qui posent des problèmes…
La particularité d’une espèce exotique, c’est qu’elle arrive généralement dans un écosystème où aucun être vivant n’a évolué en interagissant avec elle. Donc, pas de prédateurs, pas de parasites. Par ailleurs, celles qui s’implantent avec succès s’installent dans des niches écologiques déjà idéales. Les œufs du moustique-tigre se développent en dix jours dans une mini-flaque d’eau. S’il fait sec, ils résistent. On lui offre le gîte et le couvert avec les flaques qui persistent sur nos substrats étanches, les coupelles sous nos pots de fleurs, nos gouttières… Il est très difficile de l’éliminer.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Comment faire contre les « nuisibles » que l’on connaît bien – limaces, escargots, pucerons… ?
S’il y en a quelques-uns qui grignotent vos plantes, protégez vos plantes… Et c’est tout. Il vaut mieux mettre du sable autour de vos salades pour tenir les limaces à distance – cela les empêche de ramper -, des filets ou du petit grillage autour de vos plantations pour décourager les oiseaux ou les lapins, plutôt que d’essayer de les supprimer. Car là, vous avez perdu d’avance… Et, bien sûr, éviter les pesticides ou les biocides. Si vous avez des pucerons, lavez vos plantes à l’eau savonneuse ou comptez sur les sympathiques coccinelles du coin… De manière générale, les pièges à odeurs constituent une solution assez efficace : s’ils comportent des molécules de communication, ils ne piégeront que l’espèce visée. En revanche, il faut éviter les pièges généralistes, comme les pièges à frelons, qui attrapent non seulement ces derniers mais aussi de nombreux pollinisateurs.
Le problème éventuel de la lutte biologique vis-à-vis d’espèces exotiques, c’est lorsqu’on essaie de trouver un antagoniste. En général, il est exotique, lui aussi. Et là, on prend des risques. Voyez la coccinelle asiatique, introduite pour contrôler les populations de pucerons. Aujourd’hui, elle porte surtout préjudice… aux autres coccinelles.
Et puis, une biodiversité riche et diversifiée se régule généralement toute seule. Dans certains cas, on peut lui donner un coup de pouce. Mais flinguer tout ce qui bouge est une fausse bonne idée, parce que le réservoir est illimité.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Il faut donc cohabiter ?
Accepter de partager. Il vaut peut-être mieux récolter moins de cerises parce qu’il y a des merles qui se sont gavés plutôt que d’épandre des produits toxiques. Certes, l’utilisation des pesticides est moindre chez les particuliers – a fortiori depuis leur interdiction par la loi Labbé en 2022 – et la situation moins dramatique que pour l’agriculture industrielle.
Aujourd’hui, dans une maison que je possède près d’un grand plateau agricole, il y a à peu près quatre fois moins de bourdons qu’il y a quinze ans. Si j’avais un potager, la production serait en chute libre. Les apiculteurs le savent bien : ils ne mettent pas leurs ruches sur un plateau de grande culture, mais dans des zones pavillonnaires, en banlieue parisienne par exemple : il y a beaucoup moins de pesticides et pas mal de floraisons.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Justement, que fait-on quand son jardin se trouve près d’un champ cultivé de cette manière ?
C’est mission impossible. Qu’ils soient pulvérisés ou qu’ils enrobent des graines, les pesticides migrent. Dire que les risques sont limités à la parcelle relève du mensonge. Personnellement, je ne supporte plus la vue des pavillons situés en lisière de zones de grande culture. Surtout si dans le jardin, vous avez un toboggan ou un ballon. C’est effrayant de penser à l’exposition des enfants concernés…
Les Dossiers – Sciences et Avenir : C’est en ville que le jardin serait le plus… sain ?
Il y a un juste milieu, parce qu’en pleine ville, il y aura moins de recolonisation spontanée. Et si vous êtes dans un îlot de chaleur, le jardin va souffrir, comme il peut souffrir de la pollution. La ville dense comme la zone de grande culture sont deux situations extrêmes. L’idéal, c’est un habitat entouré d’espaces naturels, qu’il s’agisse d’immeubles possédant de grands parcs ou de zones résidentielles, ou encore de zones agricoles diversifiées. En essayant d’éviter les grillages, les haies de thuyas et les pavillons à touche-touche qui ont tous une même végétation très pauvre… Et en ménageant des trames vertes pour relier ces espaces.
« Une biodiversité riche se régule toute seule »
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Les espèces sauvages qui fréquentent le jardin, espace à l’interface du sauvage et du domestique, modifient-elles leur comportement, voire leurs gènes ?
Une étude publiée en 2017 dans la revue Science, comparant des mésanges des Pays-Bas et du Royaume-Uni, a montré qu’en quelques années, la forme du bec avait changé dans chacun de ces pays, tout simplement parce que les gens achetaient dans les jardineries des modèles de mangeoires différents. Or avec certains types de becs, les mésanges attrapaient mieux les graines, et nourrissaient donc davantage de petits. Les humains exercent donc bien des pressions de sélection involontaires.
Mais globalement, dans un jardin riche et équilibré, elles ne vont pas être foncièrement différentes de celles qui pourraient exister dans un écosystème voisin. C’est sûr qu’il vaut mieux qu’une mésange se nourrisse elle-même plutôt que de s’engraisser à coups de graines rapportées. Ce qui n’empêche pas de nourrir les oiseaux quand il fait froid. Oui, le vivant est très labile, très plastique.
Les Dossiers – Sciences et Avenir : Le jardin, finalement, c’est un espace de liberté…
Bien sûr ! D’autant que vous n’avez pas d’impératif économique, donc pas besoin de pesticides pour sauver votre récolte… même si vous avez un potager. C’est aussi un espace de partage, d’éducation pour les enfants. Et puis, cela aide à comprendre l’importance d’une bonne relation aux milieux naturels, et des agriculteurs qui ne travaillent pas à coup de pesticides et d’engrais.
Gérer un jardin de cette manière, produire aussi une alimentation qui ne soit pas délétère pour la biodiversité, laisse entrevoir à quel point il faut aider les agriculteurs à être vertueux : ce n’est pas qu’ils ne voudraient pas l’être, c’est parfois qu’ils ne le peuvent pas eu égard à nos comportements de consommateurs.
Source:
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