Il y a une expérience commune à des millions de personnes : apprendre qu’une ville vient d’être bombardée entre deux trends TikTok [« sujets à la mode »]. Pas au journal de 20 heures, pas dans un article de presse mais sur un feed, dans le flux continu et indifférencié des réseaux sociaux. La guerre en Iran ou les frappes sur Beyrouth nous parviennent dans le même format que le reste, soumises aux mêmes durées limitées, au même algorithme, au même geste mécanique du pouce glissant vers le haut.
Ce n’est pas seulement une question d’exposition à des images violentes. Les débats sur les jeunes et les réseaux sociaux ont déjà bien documenté ce sujet. Ce qui est moins dit, c’est ce que ce format fait spécifiquement à la guerre et notamment à notre capacité collective à la percevoir comme ce qu’elle est : une rupture radicale de l’ordre du monde, pas un contenu de réseaux sociaux.
L’autrice et militante américaine Susan Sontag [1933-2004] écrivait en 2003, dans Devant la douleur des autres, que les images de guerre nous placent face à une obligation de regarder, de prendre position, de constituer un « nous » moral face à l’horreur. Elle s’interrogeait déjà sur la capacité de ce « nous » à subsister à l’ère de la fragmentation numérique. Vingt ans plus tard, les algorithmes ont remis au goût du jour ces questions.
Loin d’être neutres, ils amplifient ce qui génère la réaction d’indignation sans hiérarchie morale. Une vidéo de drone filmant une frappe obtient des millions de vues à cause de son caractère brutal. Le sociologue David Chavalarias dans son livre Toxic Data. Comment les réseaux manipulent nos opinions (Flammarion, 2022) a montré que sur X, l’algorithme surreprésente de 50 % les contenus agressifs et clivants par rapport aux abonnements choisis par les utilisateurs. Autrement dit, nous ne choisissons pas de voir la guerre de cette façon : nous y sommes incités.
Un décor qui booste l’audience
La notion d’aura théorisée par Walter Benjamin en 1935 décrit cette présence unique et irremplaçable qui fait qu’un événement est ce qu’il est. Cette notion n’a jamais semblé aussi fragile qu’aujourd’hui. Une guerre vue en trente secondes entre deux contenus a perdu son aura. Elle n’est plus un événement singulier qui exige qu’on s’arrête, mais un contenu parmi d’autres, reproductible, remplaçable, oubliable.
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Source:
www.lemonde.fr




