Par Thierno Seydou Nourou SY, Président et Fondateur de Nourou Financial Consulting
Le dernier rapport sur les développements économiques récents et les perspectives du Sénégal met en évidence un paradoxe qui mérite d’être placé au cœur du débat public : le pays améliore ses grands équilibres macroéconomiques, mais au prix d’une fragilisation progressive de son économie réelle. À première vue, les résultats sont solides. La croissance est estimée à 6,7 % en 2025, l’inflation reste contenue, le déficit budgétaire se réduit fortement et les comptes extérieurs s’améliorent nettement. Mais une lecture plus attentive montre que cette performance repose avant tout sur l’entrée en production des hydrocarbures, tandis que l’activité hors hydrocarbures et agriculture ralentit à 1,6 %. Autrement dit, la croissance s’accélère, mais sa base productive se rétrécit.
Cette tension n’est pas propre au Sénégal. Elle traverse aujourd’hui une partie de l’Afrique. Le continent devrait continuer à croître, mais dans un environnement mondial plus incertain et moins porteur. Le FMI a abaissé sa prévision de croissance pour l’Afrique subsaharienne à 3,8 % en 2025, en soulignant le poids de l’incertitude mondiale, le durcissement possible des conditions financières et la vulnérabilité des pays fortement exposés aux chocs extérieurs. La Banque mondiale projette elle aussi une reprise seulement graduelle en Afrique subsaharienne, de 3,3 % en 2024 à 3,5 % en 2025, avec de fortes disparités entre pays exportateurs de matières premières et économies plus diversifiées.
Dans ce paysage, le Sénégal se distingue par un rythme de croissance supérieur à la moyenne régionale. Mais cette avance doit être interprétée avec prudence. L’expérience d’autres pays africains montre qu’une croissance tirée principalement par les ressources naturelles peut améliorer rapidement les agrégats, sans pour autant transformer durablement l’économie. Le Nigeria et l’Angola en sont des rappels utiles : leurs trajectoires ont longtemps été tributaires des cycles pétroliers, avec des phases d’embellie suivies de tensions budgétaires, monétaires ou externes lorsque les cours se retournent. À l’inverse, des pays comme la Côte d’Ivoire ont davantage appuyé leur dynamisme sur une base productive plus diversifiée, combinant agriculture d’exportation, services, logistique et industrie légère, ce qui tend à rendre la croissance plus diffuse dans l’économie domestique. La Banque africaine de développement souligne d’ailleurs qu’en 2025, plusieurs économies africaines à forte croissance ne doivent leur résilience ni aux seules matières premières ni à un effet de rente, mais aussi à la progression des réformes et de la diversification.
C’est précisément là que se situe l’enjeu sénégalais. Le rapport montre que l’amélioration des comptes publics en 2025 s’est appuyée sur une forte compression des dépenses, en particulier de l’investissement public, tandis que la dynamique hors hydrocarbures s’essouffle. D’un point de vue comptable, l’ajustement est impressionnant. D’un point de vue économique, il pose une question plus délicate : peut-on durablement restaurer la crédibilité macroéconomique en comprimant l’un des principaux leviers de soutien à l’activité, alors même que le secteur privé n’a pas encore pris pleinement le relais ?
Cette interrogation devient encore plus pressante dans le contexte international actuel. Les institutions internationales alertent déjà sur une économie mondiale fragilisée par l’incertitude géopolitique, les tensions commerciales et la volatilité financière. Le FMI a récemment indiqué que si les prix du pétrole restaient durablement élevés à cause d’une guerre prolongée au Moyen-Orient, cela pourrait accroître les risques pour la stabilité financière mondiale. De son côté, la Banque mondiale souligne qu’une ré-escalade des conflits dans la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) pourrait renforcer la volatilité des prix pétroliers et affaiblir davantage les perspectives.
Pour les économies africaines, et singulièrement pour le Sénégal, un tel scénario aurait des effets ambivalents. À court terme, un niveau élevé des prix de l’énergie peut accroître les recettes d’un pays désormais producteur d’hydrocarbures. Mais cet avantage apparent peut être neutralisé, voire dépassé, par d’autres canaux : renchérissement du transport et des intrants, inflation importée, tensions sur les chaînes logistiques, hausse de la prime de risque sur les marchés financiers, et resserrement des conditions de financement. L’expérience des perturbations en mer Rouge a déjà montré à quel point les économies dépendantes du commerce extérieur restent sensibles à la désorganisation des routes maritimes : le FMI a observé que ces attaques avaient réduit le trafic par le canal de Suez et allongé les délais de livraison d’environ dix jours en moyenne pour de nombreux flux commerciaux.
Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir si le Sénégal bénéficie du pétrole, mais s’il saura éviter le piège classique des économies extractives. Le Nigeria a souvent vu ses périodes de hausse des prix du brut améliorer temporairement ses recettes sans résoudre ses faiblesses industrielles, ses pénuries de devises ou la fragilité de son tissu productif. L’Angola a connu des séquences comparables, où la dépendance pétrolière a renforcé la vulnérabilité de l’économie aux retournements extérieurs. Le Sénégal a encore la possibilité d’emprunter une autre voie : utiliser la rente extractive non pour maquiller ses déséquilibres, mais pour financer une montée en puissance de l’économie non extractive. Cette leçon comparative est essentielle.
La comparaison avec la Côte d’Ivoire est, à cet égard, particulièrement éclairante. Sans idéaliser sa trajectoire, ce pays illustre davantage une logique de croissance portée par plusieurs moteurs à la fois, ce qui amortit mieux les chocs. Lorsqu’une économie repose sur l’addition de plusieurs piliers — agriculture, agro-industrie, services, BTP, transport, logistique — elle est généralement plus résiliente qu’une économie dont la progression dépend principalement d’un secteur extractif. C’est cette épaisseur productive qui fait encore défaut au Sénégal, comme le suggère le ralentissement de l’activité hors hydrocarbures et agriculture mis en évidence dans le rapport.
Il ne s’agit donc pas de contester la nécessité de la discipline budgétaire. Dans un environnement mondial instable, elle est même indispensable. Mais elle ne peut constituer à elle seule une stratégie de développement. La consolidation n’est soutenable que si elle préserve les capacités futures de production, d’emploi et d’exportation. Autrement dit, il faut distinguer l’ajustement qui corrige des déséquilibres de l’ajustement qui érode le potentiel de croissance.
Le Sénégal se trouve ainsi à un moment décisif. Les hydrocarbures lui offrent une marge de manœuvre inédite, alors même que l’économie mondiale devient plus heurtée et que l’Afrique entre dans une phase où la résilience comptera autant que la croissance. La Banque africaine de développement rappelle que les pays africains les plus robustes seront ceux qui sauront convertir les chocs extérieurs en accélérateurs de transformation structurelle, au lieu de s’en remettre à une amélioration conjoncturelle de leurs termes de l’échange.
L’enjeu, pour le Sénégal, est donc clair : faire de l’amélioration des équilibres non pas une fin, mais un moyen. Un moyen de réinvestir dans l’appareil productif, d’accroître la qualité de la dépense publique, de renforcer le secteur privé, de soutenir les filières exportatrices hors hydrocarbures et d’amortir les chocs extérieurs à venir. Car si le conflit impliquant l’Iran, les États-Unis et Israël devait s’inscrire dans la durée, le monde entrerait plus profondément dans une ère de prix volatils, de financement plus coûteux et de commerce plus incertain. Dans un tel monde, la robustesse d’une économie ne se mesurera pas seulement à la baisse de son déficit, mais à sa capacité à produire, transformer, exporter et employer au-delà de la rente.
C’est à cette condition que le Sénégal pourra éviter le paradoxe qui traverse aujourd’hui son rapport économique : afficher de meilleurs équilibres, sans pour autant affaiblir la réalité productive qui devrait en être le fondement.
Source:
www.financialafrik.com




