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Pourquoi continuer d’apprendre certaines choses par cœur ?

À une époque où le savoir est à portée de clic, pourquoi demander aux enfants d’apprendre encore certains cours et certaines notions par cœur ? En quoi est-ce formateur ? Dans quelle mesure cela peut-il encore les aider à appréhender le monde qui les entoure ?

Avec les intelligences artificielles génératives, il est désormais possible d’obtenir en quelques secondes une réponse argumentée à presque n’importe quelle question. Cette accessibilité inédite du savoir conduit certains à considérer que l’« intelligence » elle-même serait désormais disponible à la demande, au point de rendre les études superflues. Dans ce contexte, pourquoi continuer à apprendre certaines choses par cœur ?

Mémoire et technologies : un questionnement ancien

La question n’est pas nouvelle. Dans le Phèdre, Platon rapporte le mythe de Theuth, dieu inventeur de l’écriture, qui promet au roi égyptien Thamous d’améliorer la mémoire des hommes. Celui-ci lui répond au contraire que l’écriture risque de produire l’oubli, en donnant l’illusion du savoir sans en assurer la possession réelle. À chaque grande transformation technique – de l’écriture à l’imprimerie, jusqu’aux technologies numériques – la même inquiétude resurgit : allons-nous perdre la mémoire en déléguant nos connaissances à des supports extérieurs ?

Mais ces transformations ne se résument pas à une perte. Elles modifient en profondeur notre manière de penser, en nous permettant d’étendre et de redistribuer nos capacités cognitives dans notre environnement. Comme l’ont montré des auteurs tels que André Leroi-Gourhan ou Bernard Stiegler, les techniques ne se contentent pas de prolonger l’action humaine : elles participent à la constitution même de nos capacités cognitives.

Livres, ordinateurs, moteurs de recherche ou intelligences artificielles ne sont pas de simples outils : ils participent à des formes de cognition distribuée, que Katherine Hayles a décrites comme des « assemblages cognitifs ».

Dès lors, la question n’est peut-être plus de savoir s’il faut encore apprendre par cœur, mais plutôt : quelles connaissances doivent rester en nous pour que la compréhension reste possible dans un monde où l’information est partout accessible ? Cette question concerne directement les élèves, les étudiants et leurs enseignants, confrontés à la place croissante des outils numériques dans les apprentissages.

Apprendre « par cœur » ne désigne pas ici une simple répétition mécanique, mais l’intégration de connaissances suffisamment stabilisées pour être mobilisées dans la compréhension.

Qu’est-il encore nécessaire d’apprendre ?

On pourrait penser que l’accès généralisé à l’information rend inutile l’apprentissage par cœur. Pourquoi mémoriser ce que l’on peut retrouver en quelques secondes ? Cette idée repose pourtant sur une confusion : disposer d’une information ne signifie pas la comprendre. Comme l’ont montré les travaux de Naomi Baron sur la lecture et les environnements numériques, l’accès facilité aux contenus ne garantit ni leur appropriation ni leur intégration dans un cadre de connaissances structuré.

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Pour interpréter une information, il faut déjà disposer de repères, de concepts, de connaissances préalables. Ces connaissances permettent de construire une représentation cohérente de ce que l’on lit ou entend, en reliant les informations entre elles et à des expériences passées. Sans ces structures internes, les informations externes restent inertes, voire trompeuses. Elles peuvent aussi être mal interprétées ou prises pour fiables sans être correctement évaluées, qu’il s’agisse de contenus en ligne ou de réponses générées par des intelligences artificielles.

Les connaissances retenues par cœur permettent d’avoir des repères pour interpréter notre environnement.
Shutterstock

La mémoire ne sert pas seulement à stocker des données, mais à organiser le savoir et à lui donner sens. Elle permet également d’anticiper, de comparer, de relier des informations entre elles et d’élaborer des raisonnements. Accéder à une réponse ne garantit ni son interprétation correcte ni sa mise en relation avec d’autres connaissances. Un étudiant peut ainsi obtenir une explication juste d’un phénomène scientifique sans pour autant en saisir les enjeux, faute de maîtriser les concepts nécessaires pour l’intégrer dans un ensemble cohérent.

Cela conduit à distinguer plusieurs types de connaissances. Certaines peuvent être largement externalisées : des faits isolés, des dates, des informations ponctuelles. D’autres, en revanche, doivent être internalisées. C’est le cas des concepts fondamentaux, du vocabulaire – notamment disciplinaire –, des grandes structures explicatives – qui permettent d’organiser et de relier les connaissances entre elles –, ainsi que des procédures automatisées comme le décodage en lecture ou le calcul. Ces connaissances ont en commun de structurer la compréhension plutôt que d’ajouter simplement des informations. Elles ne sont pas simplement utiles : elles sont nécessaires pour comprendre, raisonner et apprendre.

Le vocabulaire d’une discipline, par exemple, ne sert pas seulement à nommer des objets : il permet de structurer la pensée et d’accéder à des distinctions conceptuelles. De même, les automatismes comme le décodage en lecture ou le calcul libèrent des ressources cognitives indispensables à des raisonnements plus complexes.

Des connaissances pour penser avec les outils

Il serait illusoire, dans ce contexte, de chercher à se passer des outils dont nous disposons, tant ils font partie intégrante de nos activités cognitives. Les technologies numériques et l’intelligence artificielle ne remplacent pas ces connaissances internes : elles les prolongent. Elles s’intègrent à ce que l’on peut appeler des assemblages cognitifs, dans lesquels la pensée se distribue entre le cerveau, les outils, les interactions avec autrui et l’environnement, et où l’accès à l’information s’articule en permanence avec les connaissances déjà présentes en mémoire.

Mais pour que ces assemblages fonctionnent, encore faut-il qu’il y ait quelque chose à assembler : une base de connaissances et de structures internes permettant d’interpréter, de sélectionner et d’organiser l’information. Dans ces assemblages, consulter un moteur de recherche, interroger une intelligence artificielle ou relire un document ne sont pas des opérations extérieures à la pensée, mais des prolongements de celle-ci.

Dès lors, la question n’est plus de savoir s’il faut apprendre par cœur ou non, mais de déterminer ce qui doit être appris pour que l’accès au savoir reste possible. Les institutions éducatives, à travers des dispositifs comme le socle commun de connaissances et de compétences, tentent d’apporter des réponses à cette question. Mais à l’ère de l’intelligence artificielle, cette question mérite d’être reposée.

Cela suppose de repenser non seulement ce que l’on apprend, mais aussi les critères qui guident ces choix. Apprendre par cœur ne disparaît pas : il change de fonction. Il ne s’agit plus d’accumuler des informations, mais de construire les structures qui rendent le monde intelligible.


Source:

theconversation.com

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