Elu au premier tour des municipales, le nouveau maire LFI de la seconde ville d’Ile-de-France organise un grand rassemblement, samedi après-midi, après les propos racistes qui l’ont visé sur CNews. « Enfant de Saint-Denis », il imagine ce rendez-vous comme un point de départ d’un mouvement national et européen.
Bally Bagayoko n’a pas fixé un seul tableau sur les murs. Il a même enlevé un portrait, celui d’Emmanuel Macron, pour le remiser, face cachée, au fond de la pièce. « Lui, il est au coin ! Sa place est là », sourit le nouveau maire LFI de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).
Elu dès le premier tour des municipales, le 15 mars, il a gardé dans le bureau les rares éléments de décoration laissés par son prédécesseur, le socialiste Mathieu Hanotin. Un livre sur Pablo Picasso et Paul Eluard, un ballon de rugby et quelques trophées posés sur la cheminée aux motifs de fleur de lys se détachent des murs gris et bleu roi. « L’essentiel de mon action est tourné vers l’extérieur. On verra plus tard pour l’aménagement des lieux », assure-t-il.
L’aspect dépouillé du lieu tranche avec le nombre et l’intensité des polémiques qui ont émaillé ses trois premières semaines aux responsabilités. Dès le soir de sa victoire, l’élu de La France insoumise a été ciblé après un duplex sur LCI dans lequel ses propos ont été déformés. Au milieu du brouhaha de la liesse de ses partisans, l’expression de « ville des rois et du peuple vivant » devient « ville des Noirs » sur les réseaux sociaux. La fausse information est vite relayée par des figures d’extrême droite, comme Gilbert Collard ou Jean Messiha, puis reprise par plusieurs médias.
Deux jours plus tard, il est interrogé sur BFMTV sur ses liens supposés avec des narcotrafiquants. Lui garde son calme. « Je viens faire la démonstration que dans les quartiers populaires, il n’y a pas que des fous furieux, y compris en tant qu’héritier de l’immigration ouvrière, postcoloniale et afrodescendante », explique-t-il à franceinfo.
Sur CNews, la chaîne du milliardaire conservateur Vincent Bolloré, il est tour à tour comparé à un mammifère de « la famille des grands singes » par le psychologue Jean Doridot, puis à un « mâle dominant » par le philosophe Michel Onfray. En réaction, le maire a porté plainte mercredi contre CNews et les deux intervenants. Une enquête a été ouverte à Paris pour injures à caractère raciste, dans laquelle le préfet s’est constitué partie civile.
Le maire de la deuxième ville d’Ile-de-France appelle aussi à la fermeture de CNews et à écarter Michel Onfray de l’antenne. « Je pense qu’il faut des mesures, des dispositions claires, parce que derrière, il y a tout un écosystème raciste qui prospère », estime-t-il. Il rappelle que, depuis quelques jours, les cinq standardistes de la mairie reçoivent régulièrement des appels racistes, demandant si Saint-Denis est la « ville des Noirs » ou diffusant au combiné un refrain célèbre du couple de chanteurs maliens Amadou et Mariam, « Le dimanche à Bamako… ».
« Ce qui m’arrive, c’est une alerte supplémentaire, après tant d’autres avant. Quand sur les terrains de foot, on voit des joueurs assimilés à des singes, ce n’est pas nouveau. Quels enseignements on tire de tout ça ? », interroge le maire. Pour avancer sur la réponse, l’ancien basketteur appelle à un rassemblement, samedi 4 avril à 14 heures, devant son hôtel de ville, afin de fédérer les « citoyens, collectifs, syndicats et formations politiques » face à « une parole raciste qui se libère ».
Il espère 5 000 à 10 000 personnes. « Une quinzaine de députés LFI » devrait être présente, dit-on au groupe parlementaire. En l’espace de quelques semaines, le Dionysien est devenu une figure d’envergure quasi-nationale, capable de rassembler plusieurs milliers de personnes.
« Le rassemblement du 4 avril vise à fédérer l’ensemble de celles et ceux qui considèrent que la question principale qui se pose aujourd’hui, c’est le danger de l’extrême droite. »
Bally Bagayokoà franceinfo
Natif de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), il a passé une partie de son enfance à « DDF », le regroupement des cités Gaston-Dourdin, Jacques-Duclos et Colonel-Fabien, en plein cœur de Saint-Denis. Au départ, le jeune Bally « ne parle pas complètement » le français, mais le bambara, le langage majoritaire au Mali, où il déménage à l’âge de 2 ans avec son père et sa mère.
Au retour en France, à la fin des années 1970, l’école devient un vecteur d’intégration et le pousse jusqu’aux études supérieures. Il obtient ensuite un poste de cadre à la RATP, avec l’étiquette syndicale de la CGT. En parallèle, il y a cette passion du basket, qui le voit gravir les échelons depuis le niveau départemental. En 2001, le meneur de jeu est semi-professionnel lorsque Patrick Braouezec, maire communiste de Saint-Denis de 1991 à 2004, le démarche. « Il ne lâchait rien, se souvient l’ex-élu. On l’avait un peu repéré pour son opiniâtreté et son esprit libre. »
Il entre au conseil municipal et se fait élire conseiller départemental et devient même vice-président de la collectivité, de 2008 à 2014. L' »enfant de Saint-Denis », comme l’appellent ses soutiens, prend rapidement goût à la joute politique. Il envisage une candidature aux législatives de 2017, mais renonce. Trois ans plus tard, ce père de quatre enfants s’émancipe un peu plus du Parti communiste, dont il n’a jamais eu la carte, et recueille 18% des voix sous la bannière LFI lors des municipales chamboulées par le Covid-19. La gauche de la gauche est divisée et le socialiste Mathieu Hanotin met fin à trois quarts de siècle sous administration communiste dans la ville des rois.
Bally Bagayoko pense déjà à la suite. Sa revanche se prépare méthodiquement : d’abord, parvenir à unir LFI et les communistes derrière sa candidature. Ensuite, labourer le terrain pour défendre un changement radical face aux socialistes. « Ils ont voulu instrumentaliser des situations pour dire que Mathieu Hanotin était brutal. Ils ont mieux réussi que nous à instaurer leur récit dans la ville. Le combat ne se jouait pas sur le fond, il était perdu d’avance », souffle Oriane Filhol, ancienne adjointe du maire PS.
Les dernières semaines de campagne sont tendues. Début février, le maire sortant affirme que les narcotrafiquants et « les petits dealeurs » ont appelé à voter pour la liste LFI. Des accusations rejetées en bloc par Bally Bagayoko, qui porte plainte pour diffamation.
La victoire dès le premier tour, face à un maire sortant, peut surprendre vu de l’extérieur. « Bally a conscience qu’il n’a pas forcément gagné, mais plutôt que c’est l’autre qui a perdu », nuance son mentor politique, Patrick Braouezec. « Il y avait un tel rejet de Mathieu Hanotin… Ce n’est pas un vote d’adhésion, à lui de transformer cela en vote de conviction. » La tâche est immense, dans cette ville de près de 150 000 habitants, où l’abstention dépasse les 57%. Au total, à peine plus de 13 500 personnes ont glissé un bulletin en faveur de Bally Bagayoko dans l’urne.
Dans les rues du quartier « DDF », qui l’a vu grandir, les attentes sont grandes, notamment en matière de logement. « Les loyers sont devenus trop chers. Je paye 800 euros pour un F2 », se plaint Nadia. « Moi, 1 000 euros ! », renchérit Amira. Un peu plus loin, Farid* frappe à la porte de la maison de la solidarité avec l’idée d’obtenir une piste pour un logement social. « On espère qu’avec Bally, ça va changer, confie le jeune homme de 29 ans, actuellement sans travail et hébergé par un ami. Il ne va pas faire de miracles, ce ne sera pas le père Noël, mais ce sera déjà mieux, croit-il. Je sais qu’avec lui, j’ai plus d’espoirs de trouver un logement, et même un travail. »
« S’il tient 50% de ses promesses, c’est déjà mieux que zéro. »
Farid, habitant de Saint-Denisà franceinfo
Dans son programme, le candidat insoumis a promis un « bouquet pouvoir d’achat », avec un vélo offert « à tous les élèves en fin de collège », la gratuité de la cantine scolaire ou encore un « pôle municipal du logement digne pour lutter contre les marchands de sommeil ». Il compte financer ces mesures en redéployant une partie du budget lié à la sécurité. « Il y a beaucoup de mesures qui ne sont pas concrètes dans son programme. ‘Maîtriser les loyers’, par exemple, c’est très flou », pointe pour sa part Oriane Filhol. Il va aussi falloir composer avec les services de l’Etat. La préfecture a ainsi annulé vendredi l’arrêté « anti-expulsions » pris par la nouvelle municipalité à la sortie de la trêve hivernale.
« Je n’ai pas non plus compris quelle était la ligne de Bally Bagayoko sur le désarmement de la police municipale », poursuit Oriane Filhol. Le nouveau maire assume sa volonté d’entrer « dans un processus de désarmement » des fonctionnaires, avec d’abord un changement de doctrine concernant les LBD (lanceurs de balles de défense), mais ses prises de position ont suscité un certain malaise parmi les agents. « On a un seul départ confirmé pour l’instant, relativise le premier magistrat de la ville. La grande majorité des policiers municipaux de Saint-Denis ont vocation à rester. » Du côté des agents, le son de cloche est différent. « Une seule demande de mutation a été faite, mais de très nombreuses sont en passe de l’être. D’ici quelques mois, le chiffre des 90 agents mutés sera proche de la réalité, voire en dessous », pronostique un policier de la ville.
Les actions du nouvel élu seront en tout cas scrutées par ses administrés, comme par les médias. « Il sait que le plus dur est devant lui », observe Patrick Braouezec, qui lui conseille par ailleurs de rester concentré sur sa ville. « Il ne faut pas qu’il soit grisé par les médias. La population ne l’attend pas sur les plateaux de TV. Il faudra sans doute qu’il se recadre sur la politique locale. »
L’exposition médiatique, justement, est omniprésente depuis le début de son mandat. De nombreux journalistes français l’ont sollicité et des publications étrangères, de la Belgique aux Etats-Unis, l’ont mis en avant pour dénoncer les attaques racistes dont il a été victime. Le maire a aussi reçu le soutien de personnalités comme Lilian Thuram, auteur d’une tribune dans Le Monde, alors qu’un collectif de militants et de spécialistes a pris la plume dans Libération pour cibler l’impunité dont bénéficie CNews de la part de l’Arcom, le gendarme de l’audiovisuel. En trois semaines, Bally Bagayoko est-il devenu l’incarnation du mouvement antiraciste ? « Moi, je n’ai pas le sentiment d’être un symbole », balaie-t-il, avant de rappeler son quart de siècle d’expérience en politique.
« En tant que maire de la deuxième plus grande ville d’Ile-de-France, il va pouvoir participer au débat sur les questions de racisme, de discrimination, d’autant que ce n’est pas sans rapport avec la nature de la ville qu’il dirige », l’encourage Dominique Sopo, président de SOS Racisme. « Je serai présent dans le grand débat national », confirme l’intéressé, déjà les yeux rivés sur la prochaine bataille présidentielle.
« Ma responsabilité, c’est désormais de faire en sorte que la question de la lutte contre le racisme et toutes les formes de discriminations soit au cœur de la campagne de 2027. »
Bally Bagayokoà franceinfo
D’un côté, le maire LFI aimerait que le rassemblement de samedi « soit le dernier », mais de l’autre, il vise plus grand. La voix posée, il envisage « que le 4 avril soit le top départ d’une tournée quasiment nationale pour nous, pourquoi pas une tournée européenne ou internationale sur la question, parce qu’elle touche toute l’Europe avec les ramifications des discours extrémistes. »
Dans cette ambition, le nouvel élu peut compter sur La France insoumise, qui en a fait l’un des étendards de ses victoires urbaines lors des dernières municipales, après un cru 2020 famélique. Pour autant, malgré son pin’s insoumis au revers de sa veste et sa volonté de se rendre utile à la candidature mélenchoniste en 2027, le nouveau maire de Saint-Denis garde une distance respectable avec sa formation politique. « OK, il y a des enjeux nationaux, mais moi, j’ai avant tout une connaissance fine de ma ville. Sur ce point-là, La France insoumise n’est pas légitime à me dire quoi que ce soit. La seule légitimité, c’est moi et ma population », met-il en garde. « C’est quelqu’un qui n’hésitera pas à être critique, même vis-à-vis de son propre parti, renchérit Patrick Braouezec. Il n’avalera pas de couleuvre. »
* Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressé.
Source:
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