A l’occasion de la publication de ces données sur la performance de leurs établissements, vendredi, des principaux de collège et proviseurs de lycée expliquent à franceinfo leur usage en interne de ces précieuses données.
Le 24 mars 1994, l’hebdomadaire L’Express provoque un petit séisme au siège de l’Education nationale. Après s’être procuré des données, non connues du grand public, sur la réussite des lycées, il publie en une : « Le classement secret du ministère de l’Education ». Un numéro retentissant, car jusqu’alors, l’institution réservait ces indicateurs aux recteurs et chefs d’établissement. Quelques jours plus tard, le ministère publie dans le magazine un cinglant droit de réponse. « Les indicateurs que vous avez publiés, retenus seuls, tronquent et biaisent la réalité de chaque lycée. Que vous ayez réussi à vous les procurer et que vous les ayez diffusés montrent à quel point, à notre regret, vous n’avez pas saisi ce que devaient être les outils d’évaluation et de pilotage des établissements du second degré. »
Quelques mois plus tard, l’Education nationale souhaite reprendre la main et diffuse, pour la première fois publiquement, les indicateurs de valeur ajoutée des lycées (Ival), tels qu’ils existent encore aujourd’hui : taux de réussite au bac, taux de mention, taux d’accès de la seconde au bac et, pour chacune de ces données, une « valeur ajoutée ». Si elle est positive, le lycée réussit mieux que ceux qui lui ressemblent. Si elle est négative, il fait moins bien qu’attendu.
Depuis 2023, les données sur le collège (Ivac) ont aussi fait leur apparition. Certains médias, dont franceinfo, dévoilent, vendredi 3 avril, ces résultats pour l’année scolaire 2024-2025. Comme les années précédentes, franceinfo fait le choix de ne pas hiérarchiser les établissements, quand d’autres produisent des classements. Alors que le service statistique de l’Education nationale, la Depp, présente depuis des décennies les indicateurs comme des « outils d’évaluation et de pilotage », comment sont-ils réellement perçus et utilisés par les principaux de collège et les proviseurs de lycée ?
« Je ne veux pas dire qu’on les attend avec impatience, mais il est vrai que cela rythme l’année », assume Patrick Fournié, chef d’établissement de la cité scolaire Janson de Sailly, à Paris. Dans son collège comme dans son lycée, les indicateurs reflètent chaque année d’excellents résultats. En 2025 encore, le taux de réussite s’établissait à 97% pour le brevet et 98% au bac. Mais dans les deux cas, la fameuse « valeur ajoutée » reste quasiment nulle (respectivement +2 et 0). « Lorsque vous avez de très bons élèves et êtes si proches du 100%, il est difficile de faire mieux », souligne Patrick Fournié.
Il regarde néanmoins avec attention les taux de mention aux examens et le taux d’accès de la 6e à la 3e (ou de la seconde à la terminale). « On ne souhaite pas du tout faire partir nos moins bons élèves. Ce n’est pas notre philosophie », assure le patron de Janson de Sailly. Les indicateurs lui servent de thermomètre. En 2025, il se satisfait d’avoir accompagné 94% de ses élèves durant les trois années de lycée, soit 4 points de plus que des établissements comparables.
Pour Hugo Poirier, secrétaire général adjoint du syndicat Snupden-FSU, « il faut prendre les indicateurs pour ce qu’ils sont, ne pas surévaluer ni sous-évaluer » le constat qu’ils posent. Selon lui, leur réception par les chefs d’établissement, comme les enseignants, peut provoquer un double effet, entre fierté et coup de massue.
« On peut donner à ces chiffres une certaine relativité, mais il serait illusoire de penser qu’un établissement n’est pas du tout responsable de la performance des élèves au sein de ses classes. »
Hugues Poirier, secrétaire général adjoint Snupden-FSUà franceinfo
Proviseur du lycée Voillaume à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) et membre du SNPDEN-Unsa, Régis Gallerand peut se targuer de très bons scores, alors que son établissement se situe dans un quartier prioritaire de la ville. En 2025, 32% de ses élèves ont obtenu une mention, un point au-dessus de ce qu’on attendait de son lycée. L’année précédente, cette valeur ajoutée était même de +5. « En interne, cela permet à nos équipes de s’évaluer. Parfois, on ne se rend pas toujours compte de ce que l’on arrive à faire pour nos élèves, à quel point on les fait progresser », note Régis Gallerand.
A l’extérieur, le chef d’établissement du lycée Voillaume assume le partage des indicateurs aux familles. « C’est un levier d’amélioration de l’image de notre établissement. Il existe des représentations, y compris par les usagers du lycée, qui peuvent être dégradées », explique Régis Gallerand. Bien que les Ival et les Ivac fournissent des données « intéressantes » aux principaux et proviseurs, Bruno Bobkiewicz, secrétaire général du SNPDEN-Unsa, estime qu’ils ont « une importance bien plus élevée pour les parents et les journalistes ».
Ce responsable syndical déplore d’ailleurs les classements effectués par des médias qui, selon lui, ne sont pas objectifs. « Cela induit aussi la mise en concurrence des établissements les uns avec les autres », alors que des cartes scolaires imposent aux familles une sectorisation. Même s’il n’existe aucune étude faisant le lien entre les indicateurs et le fait d’éviter certaines écoles, Hugues Poirier juge que les classements « incitent forcément certains parents au nomadisme » scolaire.
Bruno Magliulo, inspecteur académique honoraire à Paris et docteur en sociologie de l’éducation, rappelle aussi que les Ival et les Ivac ne donnent à voir que la performance « scolaire » des établissements et de leurs élèves. « La marche qui sépare le secondaire du supérieur est en train de grandir. Au collège et au lycée, on accorde encore beaucoup d’importance aux notes. Mais dans le supérieur, les compétences relationnelles sont de plus en plus valorisées. »
« Est-ce que ces chiffres rendent compte réellement des performances de l’établissement ? Personnellement, je pense que non. Tout ce qui est fait pour nos élèves se mesure difficilement. On ne vise pas seulement à améliorer les résultats scolaires des élèves, mais aussi à les éduquer à la prise de parole, au développement durable », appuie Dominique Etienne, proviseur du lycée Stéphane Hessel à Toulouse, dans La Dépêche du Midi.
Plus concrètement, une fois les indicateurs analysés à tête reposée, et complétés par d’autres données internes, les chefs d’établissement peuvent s’en servir pour faire évoluer les pratiques pédagogiques. « C’est effectivement un instrument de pilotage », confirme Régis Gallerand. Il donne des exemples : « Si on se rend compte que le niveau baisse par rapport aux années précédentes, en lien avec une matière particulière – souvent les mathématiques –, on peut faire le choix de renforcer les heures dans cette discipline ».
Il ajoute que les « marges de manœuvre ont tendance à se réduire », compte tenu du contexte budgétaire. Les chefs d’établissement disposent d’une enveloppe d’heures d’enseignement, à répartir dans la semaine. Celle-ci comprend notamment des heures obligatoires ou supplémentaires. Mais cette enveloppe est plus ou moins importante en fonction des années.
A Janson de Sailly, Patrick Fournié utilise aussi, pour partie, les indicateurs afin de travailler sur des manières d’apprendre et de progresser. Il cite le tutorat entre les terminales et les secondes, ainsi que la participation à des concours nationaux, comme les « Olympiades des sciences ». Pour autant, lorsqu’il était encore inspecteur académique, Bruno Magliulo a « assez rarement » constaté une évolution des méthodes d’enseignement grâce aux Ival et les Ivac dans le public.
« Dans le privé, parce que les établissements sont positionnés sur un marché de ‘recrutement’ des élèves, ils ont plus intérêt à se saisir des indicateurs. »
Bruno Magliulo, inspecteur académique honoraireà franceinfo
Il explique que les chefs d’établissement, s’ils souhaitent faire évoluer des pratiques, peuvent également faire face à des professeurs réfractaires. « A qui appartient le pouvoir pédagogique ? C’est une patate qui peut être très chaude. » En avril 2023, le Snes-FSU, syndicat majoritaire du second degré, dénonçait les « dérives » des indicateurs, notamment au collège, « utilisés par des chefs d’établissement pour fixer des objectifs de taux de réussite du brevet et faire pression sur les équipes ».
Jusqu’à présent, aucune étude n’a été menée par la Depp auprès des proviseurs et principaux concernant leur approche des indicateurs.
Source:
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