Dans l’aire arabophone, le livre audio avance moins par effet de catalogue que par nécessité d’usage. La poussée relevée fin mars 2026 autour des audiobooks en arabe standard s’explique par un faisceau très concret : fragmentation dialectale, circulation transnationale des publics et domination du smartphone comme point d’entrée dans la lecture.
Dès 2017, Arab News décrivait déjà Dhad comme une offre pensée en arabe standard, accessible sur application mobile, avec une clientèle allant du Golfe à l’Amérique latine, à la Malaisie ou à l’Indonésie, soit bien au-delà des seuls marchés nationaux.
Le choix de l’arabe standard moderne ne relève pas d’un pur réflexe patrimonial. Il répond à une contrainte commerciale : unifier des auditeurs dispersés entre plusieurs pays et plusieurs diasporas. De fait, l’essentiel de la fiction et de la non-fiction imprimées dans la région reste publié en arabe standard, ce qui en fait, pour l’audio, la langue la plus immédiatement mutualisable.
D’autant que la production audio demeurait encore rare chez les éditeurs imprimés, soulignait l’agente littéraire Yasmina Jraissati en juin 2022. Et ce, bien qu’une partie d’entre eux commençait à y voir un moyen d’élargir son audience.
Le signal prend une autre épaisseur avec le tournant pris par les plateformes internationales. Le lancement de la Digital Arabic Library d’Amazon avec 38.000 titres, en janvier dernier, dont 5000 audiobooks, tandis que Storytel, après l’acquisition de Kitab Sawti en 2020, avait porté son catalogue arabe à environ 7000 titres. Le volume ne dit pas tout, mais il marque un seuil : l’audio arabe cesse d’être une expérimentation périphérique pour devenir une offre industrielle identifiable.
Une langue commune pour des usages éclatés
Le rapprochement avec l’Inde éclaire utilement le phénomène, avec la récente bascule reposant sur la montée des langues d’usage, portée par l’internet mobile, les villes secondaires et une consommation audio vernaculaire de masse. Le texte relève 886 millions d’internautes, dont 488 millions en zones rurales, et rappelle que 98 % accèdent au web dans des langues indiennes. Là-bas, l’audio prospère en se fragmentant linguistiquement ; dans l’espace arabe, il gagne du terrain en recherchant une langue commune capable de traverser les frontières.
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La différence est décisive pour les modèles de diffusion. En Inde, l’enjeu consiste à coller au plus près des idiomes du quotidien. Dans le monde arabe, il s’agit plutôt de rendre audible un catalogue à l’échelle régionale, voire diasporique, sans multiplier les versions.
Un programme du salon d’Abou Dhabi rappelait déjà en 2021 que l’arabe et ses dialectes sont parlés par environ 422 millions de personnes dans le monde arabe et dans la diaspora, tout en posant la question sensible d’un arabe standard parfois jugé trop formel. Toute la tension du marché audio tient là : élargir la diffusion sans perdre l’intimité de la voix.
Cette tension n’empêche plus la montée en puissance du numérique. Le même dossier d’Abou Dhabi insistait sur la progression des débats professionnels consacrés aux audiobooks dans le monde arabe, tandis qu’Amazon justifie son offensive par la faiblesse persistante de la part des contenus arabes disponibles en ligne au regard du nombre de locuteurs. L’audio profite donc d’un double rattrapage : celui de l’offre numérique et celui d’une circulation transfrontalière des œuvres.
Crédits photo : bouassa CC 0
Par Clément SolymContact : cs@actualitte.com
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