À l’occasion de la Journée internationale pour la sensibilisation au problème des mines et l’assistance à la lutte antimines, célébrée le 4 avril, Ben Lark, responsable du programme de déminage du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en Ukraine, a répondu aux questions du Centre régional d’information des Nations Unies à Bruxelles.
Cet expert britannique a travaillé dans presque toutes les zones de conflit ces 35 dernières années à travers le monde, dans les Balkans, en Russie, au Moyen-Orient et en Afrique.
Est-il juste de dire que l’Ukraine est le pays le plus contaminé au monde par les mines et les restes explosifs de guerre ?
Ben Lark : Oui, c’est vrai. Plusieurs autres pays sont également fortement contaminés, mais les estimations restent toujours incertaines. En décembre 2025, on estimait à 133 300 km² la superficie contaminée en Ukraine, soit près de 22 % du territoire national. L’Ukraine possédant de nombreux fleuves, lacs et un littoral sur la mer Noire, environ 14 000 km² de cours d’eau sont également contaminés.
La présence de ces explosifs ne date pas de l’invasion de la Russie ni des événements de 2014. En réalité, l’ensemble du territoire est fortement contaminé depuis les deux guerres mondiales.
Il faut également prendre en compte les stocks de munitions et les terrains d’entraînement de la guerre froide. La nouvelle vague de contamination se concentre actuellement dans l’est du pays. Mais à mesure que les opérations de déminage se poursuivent à l’est, ainsi que dans les nouvelles zones, des munitions datant de la Seconde Guerre mondiale et d’autres plus anciennes sont également découvertes.
Divers chiffres circulent dans les médias, certains suggérant que déminer l’Ukraine prendra des siècles. Quelles sont les estimations les plus fiables dont vous disposez ?
Ben Lark : La contamination en Ukraine et dans de nombreux autres pays, comme l’Afghanistan, ne se présente pas sous forme de zones bien définies, contrairement aux champs de mines posés et répertoriés par les armées.
Dans le contexte ukrainien, on ne sait jamais si l’on a trouvé la dernière munition. Ce qui est certain, c’est que l’Ukraine, confrontée à ce problème depuis un siècle, y sera encore confrontée pendant un siècle de plus. La question principale n’est pas de savoir quand le déminage sera terminé, mais quand les niveaux de contamination seront réduits à un niveau ne constituant plus une menace directe et grave pour la population.
Dans les zones actuellement accessibles, qui ne sont pas les plus contaminées, il faudra au moins dix ans. Dans les zones occupées le long de la ligne de front, cela dépend de facteurs totalement indépendants de la volonté d’un programme de déminage.
Pourquoi le déminage humanitaire est-il si important pour l’Ukraine en ce moment ?
Ben Lark : Tout d’abord, pour protéger des vies humaines. Chaque mine, chaque munition neutralisée représente un danger en moins pour les six millions de personnes qui vivent dans les zones les plus contaminées.
Ensuite, il y a la reconstruction. Le PNUD a accompli un travail considérable, notamment le déblaiement des décombres et le soutien à la reconstruction des zones urbaines et des infrastructures essentielles. Tout cela se déroule dans un contexte explosif, celui des munitions non explosées. En effet, tout bâtiment qui s’effondre a forcément été visé par des tirs. Entre 10 % et 30 % des munitions lancées sur une cible n’explosent pas. Il est donc crucial de tout déminer avant la reconstruction ou la reprise des activités agricoles.
Combien de personnes travaillent actuellement au déminage de l’Ukraine ?
Ben Lark : Il est très difficile de le dire. Des milliers de personnes y participent : les institutions gouvernementales, la police, la protection civile, les équipes de déminage humanitaire du ministère de la Défense, les principales ONG internationales et ukrainiennes, ainsi que certaines entreprises privées ukrainiennes.
Quels sont les principaux défis auxquels le gouvernement ukrainien est confronté pour lutter contre la contamination par les mines et les restes explosifs de guerre ?
Ben Lark : La coordination. Comment coordonner et gérer une activité aussi complexe, surtout en pleine guerre, alors que de nombreuses autres priorités et problématiques se présentent ?
Au début de l’invasion à grande échelle, l’Ukraine disposait déjà de capacités de déminage. Mais l’ampleur et la complexité des opérations se sont accrues. Les cadres juridiques et de gouvernance initiaux ont été rapidement adaptés et doivent l’être à nouveau. L’enjeu principal est de savoir comment coordonner ces opérations, comment les décisions sont prises, quelles sont les zones déminées, quand, où, comment, par qui, etc.
L’autre défi, bien sûr, est de maintenir l’intérêt des donateurs afin de préserver la dynamique. En cas de cessez-le-feu ou d’accord de paix, si l’accès aux zones de combat et aux zones occupées est possible, l’intensité et l’ampleur du déminage devront être considérablement accrues.
Quel est le principal type d’arme qui contamine l’Ukraine ?
Ben Lark : Il s’agit de munitions terrestres, c’est-à-dire toute la gamme de munitions que les armées s’échangent au combat. Ce type d’armement a toujours existé, mais la particularité de ce conflit réside dans l’utilisation massive de drones.
Un drone est simplement une munition équipée d’un dispositif explosif fixé à une plateforme aérienne. Nous avons également vu apparaître les drones FPV (drones à vision à la première personne), dont beaucoup sont pilotés par fibre optique. Conséquence : des centaines de milliers de câbles à fibre optique, certains longs de plusieurs kilomètres, jonchent désormais la zone de combat. Il ne s’agit pas d’un risque explosif, mais d’un risque écologique et environnemental évident.
Il est difficile d’utiliser des engins au-dessus des terres où des milliers de câbles extrêmement résistants s’étendent à travers les forêts, les champs, les cours d’eau, etc. Comment les retirer? C’est une question à laquelle nous devons répondre.
Comment le PNUD soutient-il le gouvernement ukrainien et les autorités locales pour accélérer le déminage et réduire les pertes civiles ?
Ben Lark : Le rôle du PNUD est d’appuyer les autorités nationales, et non de procéder directement au déminage, même si nous avons un soutien contractuel pour des opérations telles que le déblaiement des décombres. Notre soutien repose sur trois piliers. Le premier concerne la coordination et le développement de la gouvernance. Nous contribuons à améliorer et à renforcer les structures, les mécanismes, les cadres juridiques et les outils techniques.
L’Ukraine a connu de nombreuses innovations en matière de lutte contre les mines, notamment le système GRIT, un système d’intelligence artificielle que nous développons pour le gouvernement et qui, nous l’espérons, révolutionnera à l’échelle mondiale la priorisation des opérations de déminage. Cet outil permet de calculer l’impact du déminage et de prioriser le déploiement du personnel. Il permettra d’accroître considérablement l’efficacité et l’efficience du déminage.
Le deuxième axe est beaucoup plus concret : l’acquisition d’équipements et la formation. Nous soutenons la protection civile, la police et le Service national des transports spéciaux, principaux acteurs gouvernementaux du déminage. Nous avons rééquipé les trois de navires pour le déminage sous-marin, la détection de munitions et le déminage avec les technologies de pointe et les formations les plus récentes. Nous formons également des vétérans, notamment des vétérans handicapés, pour qu’ils puissent travailler dans le secteur du déminage. Enfin, nous avons introduit des chiens de reconnaissance technique pour faciliter le déminage.
Le troisième axe consiste à soutenir le développement du secteur du déminage commercial en Ukraine. Nous cherchons à dynamiser le secteur privé par le biais de petits contrats.
On le sait moins, mais l’Ukraine est l’un des plus anciens producteurs de machines agricoles au monde. Le pays a produit des machines de déminage performantes et bien moins chères que les modèles internationaux. Comment pouvons-nous donc promouvoir et soutenir l’industrie ukrainienne ?
N’est-ce pas décourageant d’être sur le terrain et de devoir parfois tout recommencer ?
Ben Lark : Les zones actuellement déminées ne sont pas en zone de combats. Elles ne sont pas recontaminées pour le moment, mais qui sait ce que l’avenir nous réserve ? C’est pourquoi, en général, nous n’intervenons pas en plein conflit.
Cependant, il existe de vastes zones dans ce pays où l’on peut déminer, en espérant qu’il n’y aura pas de nouveaux combats. Par ailleurs, et c’est un point de vue plus personnel, d’une manière générale, je travaille dans le secteur humanitaire depuis 35 ans et j’ai œuvré dans des situations d’urgence, des génocides et bien d’autres horreurs.
J’ai foi en l’humanité et je crois que, d’une manière ou d’une autre, notre travail, même s’il n’aide que quelques personnes, quelques individus, quelques familles, en vaut la peine. Avec toute la bonne volonté du monde et les ressources dont nous disposons, nous agissons pour tenter d’atténuer les conséquences des conflits. Il faut rester optimiste et faire de son mieux.
Source:
news.un.org




