- Advertisement - spot_imgspot_img
AccueilCultureLofi Girl, playlists Spotify, muzak... La musique que vous écoutez sans l'écouter...

Lofi Girl, playlists Spotify, muzak… La musique que vous écoutez sans l'écouter a cent ans

Deezer révèle que 60 000 morceaux générés par intelligence artificielle sont mis en ligne chaque jour sur les plateformes de streaming. Parmi eux, des milliers de titres fonctionnels, glissés sans étiquette dans vos playlists d’ambiance. Cette musique-là n’est pas nouvelle. Elle a exactement cent ans. Cette histoire en dit beaucoup sur notre rapport au travail, au silence, et à la productivité.


Publié le 20/04/2026 10:22

Temps de lecture : 5min

Selon les données publiées par Deezer en janvier 2026, environ 60 000 titres générés par IA sont mis en ligne chaque jour sur les plateformes. (LIONEL BONAVENTURE / AFP)

Tout commence en 1922, aux États-Unis. Un militaire américain, George Owen Squier, fait une observation simple mais révolutionnaire : les travailleurs sont plus productifs quand on leur diffuse de la musique de fond. Il brevète l’idée, crée sa compagnie, la baptise Muzak, contraction de « musique » et de « Kodak », la marque phare de l’époque. L’ambition est claire : diffuser de la musique directement dans les bâtiments via les lignes électriques, sans que personne n’ait à choisir quoi que ce soit. Une musique automatique, invisible, fonctionnelle. Arte consacre d’ailleurs en ce mois d’avril un documentaire passionnant à cette histoire, Une histoire de la musique d’ascenseur, disponible sur arte.tv. Il retrace 100 ans de musique fonctionnelle, de la muzak des usines aux algorithmes du streaming, en passant par Brian Eno et Jean-Michel Jarre.

Très vite, la muzak habille les ascenseurs, les usines, les magasins, les halls d’hôtel. Elle se décline en thématiques : musique pour lire, pour faire le ménage, pour se détendre, pour consommer. Dans les années 40, la société développe même un concept baptisé « Stimulus Progression » : des programmes musicaux par blocs de 15 minutes, calibrés scientifiquement pour augmenter la productivité des ouvriers tout en leur donnant une impression de mouvement vers l’avant. La muzak tourne jusque dans les couloirs de la Maison Blanche, câblée en 1953 sous Eisenhower. Elle passe dans le casque des astronautes en mission dans l’espace.

Mais la muzak porte en elle sa propre contradiction : pour fonctionner, elle ne doit pas s’écouter. Une musique conçue pour ne pas être entendue. C’est ce qui la rend à la fois fascinante et inquiétante. Quelques artistes s’en emparent. Brian Eno, dans les années 70, en fait une forme d’art à part entière avec sa Music for Airports. Jean-Michel Jarre joue aussi sur ces registres d’ambiance. Mais pour le grand public, la muzak reste ce qu’elle a toujours été : une musique subie, molle, sans relief, associée aux ascenseurs et aux supermarchés.

Dans les années 90, la révolte gronde. Des associations réclament son interdiction. Le rockeur Ted Nugent offre même de racheter l’intégralité du catalogue pour dix millions de dollars, avec un seul objectif : le détruire. Il la qualifie de « force maléfique à l’oeuvre dans la société ». En 2009, la société Muzak est déclarée en faillite. Ringarde, manipulatrice, symbole d’un capitalisme sonore trop visible. Elle semblait morte et enterrée. Et puis Internet est arrivé.

En 2015, un étudiant français, lance une chaîne YouTube baptisée ChilledCow. L’idée est d’une simplicité désarmante : diffuser en continu des morceaux de lofi hip-hop, aux sonorités douces et introspectives, parfaites pour travailler ou se détendre. En 2017, après un problème de droits avec le studio Ghibli dont il avait emprunté des images, il lance un appel à projet. C’est un étudiant colombien de l’école Émile Cohl à Lyon, Juan Pablo Machado, qui crée le personnage emblématique : une jeune fille casquée, penchée sur ses cahiers, dans un décor inspiré du quartier de la Croix-Rousse. Lofi Girl est née. Aujourd’hui la chaîne compte plus de 15 millions d’abonnés sur YouTube, des dizaines de millions d’écoutes sur les plateformes, et un partenariat avec Warner Chappell Music France signé en 2024.

En 2020, YouTube suspend temporairement la chaîne. La vague de soutien mondial est immédiate. ChilledCow devient Lofi Girl, le personnage animé devient une marque. Aujourd’hui, Lofi Girl compte plus de 15 millions d’abonnés sur YouTube, des dizaines de millions d’écoutes sur les plateformes, et un partenariat avec Warner Chappell Music France signé en 2024. Chaque jour, des millions de personnes se connectent en direct pour travailler, ou étudier, en sa compagnie.

Sur Spotify, le phénomène est massif et chiffré. La playlist officielle Deep Focus dépasse les 4,9 millions de sauvegardes. Deep Sleep en compte 2,2 millions, White Noise 10 Hours 2,3 millions. Des millions de personnes qui ont volontairement rangé dans leur bibliothèque numérique une musique conçue pour ne pas s’écouter. La logique est identique à celle de la muzak des années 40 : accompagner une tâche, abaisser le stress, augmenter la concentration. La différence, c’est que l’auditeur choisit lui-même. L’illusion d’autonomie est totale. Mais la fonction, elle, n’a pas changé d’un iota.

C’est là que le sujet bascule. Derrière les playlists d’ambiance qui cartonnent sur Spotify se cache une réalité bien plus trouble.

Les chiffres donnent le vertige. Selon les données publiées par Deezer en janvier 2026, environ 60 000 titres générés par IA sont mis en ligne chaque jour sur les plateformes. Cela représente 39% de toute la musique uploadée quotidiennement, contre seulement 10% il y a un an. Des morceaux baptisés Jazz Brunch, Chill Beats ou Tropical Relax, conçus pour s’insérer dans des playlists d’ambiance et générer des revenus passifs. Sans étiquette. Sans artiste. Sans que personne ne le sache vraiment.

La boucle est bouclée. Ce qu’un militaire américain imaginait en 1922 pour rendre les ouvriers plus productifs se retrouve aujourd’hui dans nos écouteurs, généré en quelques secondes par une IA, glissé sans étiquette dans une playlist Spotify.

La fonction n’a pas changé. La muzak n’est pas morte. Elle s’est juste glissée dans vos oreillettes, sous un meilleur logo. Seuls les ascenseurs ont été sécurisés.


Source:

www.franceinfo.fr

Annonce publicitairespot_img

Derniers articles

Annonce publicitairespot_img