Prouver des liens de cause à effet entre l’utilisation de pesticides et l’occurrence de différents types de cancers chez l’humain est d’une extrême complexité. On connaît en réalité relativement peu les effets des molécules chimiques sur l’Homme malgré les études de cancérogénicité menées par les fabricants et la connaissance de la dispersion des molécules dans l’air, l’eau, les sols, leurs mélanges et leurs dégradations (les métabolites) nécessite d’énormes moyens d’investigation. Une équipe franco-péruvienne vient pourtant de vaincre cet obstacle en démontrant un lien fort entre cancers et pesticides à l’échelle de tout un pays, le Pérou. Leurs travaux viennent d’être publiés dans la revue Nature Health.
Le Pérou est un excellent terrain d’étude. Ce pays de près de 35 millions d’habitants possède une géographie contrastée. Les déserts de la côte pacifique voisinent avec les différents écosystèmes des pentes de la cordillère des Andes, la chaîne s’étendant sur son flanc est vers la forêt amazonienne. Le Pérou est le berceau de différentes plantes cultivées comme la pomme de terre, la tomate ou le maïs. L’agriculture y est longtemps restée très traditionnelle. Mais depuis le début des années 1990, l’agro-industrie s’y est très vite développée avec les cultures d’avocats, de mangues, de myrtilles, d’asperges, etc. Les exportations agricoles péruviennes ont ainsi fortement progressé depuis le début du XXIème siècle. Mais au prix, dans certains cas, de destructions de milieux naturels, de déforestation et de dégradation de l’environnement.
Au Pérou comme dans tous les pays en voie de développement, les cas de cancer explosent
Une étude pilote réalisée il y a quelques années a montré que les Péruviens testés étaient exposés en moyenne à une douzaine molécules chimiques utilisées en agriculture mais le risque est très variable et est plus fort auprès de certaines communautés rurales et de tribus autochtones. « Comme dans beaucoup de pays en développement, le nombre de cancers augmente fortement si bien qu’au Pérou, c’est devenu une priorité de santé publique », témoigne Stéphane Bertani, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et à l’Institut National du Cancer du Pérou (INEN). La plupart des cas sont compilés à Lima, prémices d’un registre national des cancers, les chercheurs bénéficiant ainsi d’une organisation administrative efficace et centralisée.
Pour déterminer ce lien entre augmentation des cancers et développement de l’agro-industrie, il a fallu dans un premier temps modéliser la dispersion de ces produits selon leurs propriétés physico-chimiques, les circuits de l’eau, les reliefs, les phénomènes climatique comme El Niño. « Nous avons d’abord modélisé la dispersion des pesticides dans l’environnement sur une période de six ans, de 2014 à 2019, ce qui nous a permis de réaliser une cartographie à très haute résolution et d’identifier les zones présentant le risque d’exposition le plus élevé », explique Jorge Honles, docteur en épidémiologie de l’Université de Toulouse dans le communiqué de l’IRD. Ainsi, les concentrations de pesticides sont connues à l’échelle de l’hectare. Selon l’article, le risque le plus élevé d’exposition aux pesticides est concentré dans les pentes et contreforts ouest des Andes, ainsi que dans les régions côtières du sud où la faiblesse des précipitations favorise l’accumulation des pesticides. A l’inverse, le bassin amazonien et le littoral nord présentent apparemment des risquesmoins importants.
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Des pesticides non cancérogènes mais mélangés dans l’environnement
Pour élaborer cette carte de concentrations, les chercheurs ont sélectionné les 31 produits phytosanitaires les plus utilisés, après enquête auprès de 650 revendeurs de pesticides sur tout le territoire national. « Ces 31 molécules ne sont pas reconnues comme cancérogènes par le centre international de recherche sur le cancer (CIRC) », précise Stéphane Bertani. Le choix correspond uniquement à la volonté de coller à la réalité de l’utilisation des produits par l’agriculture et à la pollution de l’air et de l’eau qui en découle selon les régions. En croisant cette cartographie avec les données de plus de 158.000 patients diagnostiqués entre 2007 et 2020, les chercheurs ont pu déterminer que le risque de développer un cancer dans les zones les plus contaminées étaient en moyenne 150% plus élevé. « C’est la première fois que l’on peut relier, à l’échelle d’un pays, l’exposition aux pesticides et des perturbations biologiques suggérant un risque accru de cancer », assure Stéphane Bertani.
Pour consolider les liens de cause à effet avec les pesticides, les chercheurs ont reclassé les cancers selon leur développement embryonnaire. Les premières cellules de l’embryon sont en effet classées en trois catégories. Les cellules mésodermes sont à l’origine des muscles, du squelette et du sang, les ectodermes du système nerveux, de la peau, des dents et les endodermes du système viscéral, des poumons, du système reproducteur. « Les cellules des organes gardent ainsi en mémoire leur origine embryonnaire si bien que des tumeurs touchant par exemple le pancréas, le foie ou les reins partagent des caractéristiques communes, poursuit Stéphane Bertani. De plus, le foie est considéré comme un indicateur fiable des transformations cellulaires liées aux substances chimiques ».
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Des enseignements pour la planète entière
Les analyses moléculaires réalisées à l’Institut Pasteur à Paris ont montré que les pesticides perturbent le fonctionnement normal des cellules du foie. Ces altérations apparaissent avant le développement du cancer, ce qui suggère un effet précoce et cumulatif de ces molécules. Pour vérifier l’hypothèse, 36 patients ont été examinés individuellement et ces perturbations ont ainsi été confirmées chez ces malades.
Au-delà du seul Pérou, cette étude fournit des enseignements qui concernent la planète entière. Premièrement, elle remet en cause les analyses actuelles de toxicité qui ne considèrent que la molécule active seule. Il faut bien considérer la pollution par les pesticides comme un mélange pour avoir une idée réelle des impacts sur les populations. Elle montre ensuite les inégalités d’exposition des populations. En 2021, une étude de l’Université de Sidney utilisant les mêmes modèles de dispersion des pesticides avait déjà dessiné une carte mondiale des concentrations en phytosanitaires dans l’environnement. Du fait de la faible biodégradabilité de ces substances, elle pose enfin la question de l’accumulation et de la dose de pesticides que non seulement les humains mais aussi tous les organismes vivants peuvent supporter avant que ne soient franchies les limites d’habitabilité de la Terre.
Source:
www.sciencesetavenir.fr




