Une plante mythique, au cœur de l’économie antique et réputée contrôler la fécondité, a fasciné Grecs et Romains avant de disparaître sans laisser de trace.
Jules César en aurait conservé une réserve dans le trésor romain. D’après Pline l’Ancien, l’empereur Néron en possédait la dernière tige connue. Certains auteurs ont également avancé que la fréquence des relations extraconjugales parmi les élites romaines aurait entraîné une demande telle de ce végétal qu’elle aurait provoqué sa disparition totale. Mais de quoi parle-t-on ?
Du silphium : une plante aujourd’hui disparue qui poussait autrefois à l’état sauvage dans l’actuelle Libye. Utilisée comme contraceptif et abortif, mais aussi comme remède, condiment, parfum et même pour améliorer l’élevage, ses propriétés exceptionnelles en faisaient l’une des marchandises les plus précieuses de l’Antiquité gréco-romaine.
Puis, un jour, elle disparut.
Une résine puissante
Le silphium est souvent décrit aujourd’hui comme un aphrodisiaque, bien qu’aucune source antique ne le confirme. Certaines de ses plus anciennes représentations montrent une gousse en forme de cœur, ce qui pourrait être à l’origine de cette association.
Les images figurant sur des pièces de monnaie et des figurines ont conduit les botanistes modernes à se demander si le silphium était apparenté aux grands fenouils sauvages (du genre Ferula). On sait en revanche qu’il n’est pas apparenté aux plantes du genre Silphium, comme la silphie laciniée ou la silphie perfoliée, en Amérique du Nord.
ACANS inv. 01M189 (Marr-Proud gift). Crédit : Australian Centre for Ancient Numismatic Studies.
Les représentations du silphium aux côtés de gazelles (une autre richesse emblématique de la Libye) suggèrent que ses tiges atteignaient généralement environ 30 cm de hauteur.
On extrayait une résine des tiges et des racines de la plante, ensuite conservée dans de la farine, ce qui permettait son transport depuis la Libye vers des contrées plus lointaines.
Les Romains appelaient cette résine laser ou laserpicium. Le meilleur laserpicium était extrait de la racine, mais une version de moindre qualité pouvait aussi provenir de la tige.
Avant les Romains, les Grecs utilisaient eux aussi le silphium ; il était si important dans certaines économies régionales qu’il figurait fréquemment sur des pièces de monnaie.
Les Grecs ne semblaient pas récolter eux-mêmes le silphium ; ils le recevaient en tribut de tribus libyennes, qui vivaient à son contact et en maîtrisaient la récolte et la préparation.
Les Grecs de ces régions ont capitalisé sur ces savoirs autochtones et les ont exploités, en créant et en alimentant un marché pour le silphium. Ce schéma d’appropriation et de valorisation des connaissances locales des peuples autochtones demeure une caractéristique de l’économie mondialisée contemporaine.
Un « alicament »
Le silphium revient souvent dans les traités médicaux antiques, où il est le plus souvent administré par l’alimentation. La distinction moderne entre aliment et médicament n’avait alors rien d’évident : on incorporait des remèdes à des préparations très simples, comme des bouillies de lentilles.
Dans la médecine gréco-romaine, le silphium passait pour un aliment « venteux », censé lever les blocages à l’origine des maladies. Ces aliments étaient aussi réputés agir sur la reproduction, en empêchant la conception ou en provoquant une fausse couche, selon le moment où ils étaient consommés.
Dans son traité de gynécologie en quatre volumes, rédigé aux Ier et IIe siècles, Soranos d’Éphèse explique que des herbes et épices au goût prononcé – dont le silphium – pouvaient être mélangées à du vin ou à des aliments simples pour servir de contraceptifs oraux. Il précise toutefois que ces préparations provoquaient souvent des troubles digestifs.
Il propose aussi des méthodes préventives sous forme de suppositoires : enduire le col de l’utérus de substances comme de l’huile d’olive vieillie, du miel, de la résine, du baume, du plomb blanc, de l’huile de myrte, de l’alun humidifié, de la résine de galbanum (une plante proche du silphium utilisée en parfumerie), ou encore y placer un petit tampon de laine fine. Il ne s’agit pas à proprement parler de médicaments, mais de substances dont les propriétés – antibactériennes, spermicides ou simplement mécaniques – pouvaient réduire les chances de conception.
Chercher dans des textes écrits par des hommes des traces de la médecine des femmes a évidemment ses limites. Il est très probable que les savoirs sur la grossesse, la contraception et les abortifs circulaient surtout entre femmes, et qu’une grande partie n’a jamais été consignée dans les traités médicaux antiques qui nous sont parvenus. Nous n’avons d’ailleurs aucune preuve de l’efficacité du silphium comme contraceptif ou abortif — tout simplement parce qu’il n’en reste plus à tester.
Une énigme persistante
Le silphium résistait à toute tentative de culture, ce qui en faisait une ressource limitée. Sa valeur financière – et le contrôle exercé par l’État – semble avoir suscité des tensions locales : à l’époque romaine, des récits évoquent des actes de sabotage et des paysans menant leur bétail pour le faire paître sur les plants.
Des changements climatiques et la désertification du littoral nord-africain pourraient avoir conduit à son extinction. Si les Romains considéraient déjà le silphium comme disparu au Ier siècle de notre ère, il aurait en réalité pu continuer à être utilisé localement jusqu’au Ve siècle.
Plusieurs tentatives ont été menées pour retrouver d’éventuels vestiges du silphium dans le monde actuel, mais les chercheurs ne parviennent pas à s’accorder sur une plante survivante unique. Le silphium pourrait avoir été un hybride se reproduisant de manière asexuée, ce qui le rendait à la fois difficile à cultiver et particulièrement vulnérable.
En 2021, une nouvelle espèce de grand fenouil (Ferula drudeana) a été identifiée autour d’anciens sites de peuplement grecs en Anatolie (l’actuelle Turquie).
Elle ressemble beaucoup aux représentations antiques du silphium ; il est possible que des graines venues de Libye aient atteint la Turquie et survécu jusqu’à aujourd’hui. Mais tant que l’on ne disposera pas de graines de silphium antique clairement identifiées dans des contextes archéologiques bien datés, cette hypothèse restera impossible à vérifier.
De nombreuses espèces de grands fenouils sont présentes autour du bassin méditerranéen, mais la diffusion d’informations erronées sur leurs prétendues propriétés aphrodisiaques – notamment pour traiter les troubles de l’érection – suscite aujourd’hui encore des inquiétudes croissantes liées à leur surexploitation.
Source:
theconversation.com




