Trois expositions de trois femmes artistes dialoguant avec l’histoire de l’art du XXe siècle et la société de leur temps : une photographe qui propose sa première exposition cinématographique ; une peintre longtemps reléguée dans l’ombre qui expose son « obscurité lumineuse » et une plasticienne touche-à-tout qui se confronte à Alberto Giacometti.
On évoque aujourd’hui dans « L’esprit critique » l’exposition des diaporamas de la photographe états-unienne Nan Goldin, qui se déploient sur deux sites, au Grand Palais et à la chapelle de la Salpêtrière ; la grande rétrospective que le musée du Luxembourg consacre à la peintre anglaise longtemps installée au Mexique Leonora Carrington, et enfin la façon dont Huma Bhabha, Pakistano-États-Unienne, investit la Fondation Giacometti, à Paris, pour un dialogue entre ses œuvres contemporaines et celles du sculpteur suisse.
Nan Goldin, « This will not end well »
La célèbre photographe Nan Goldin propose une rétrospective de ce qu’elle présente comme sa première exposition cinématographique, puisqu’elle n’y montre pas d’images fixes mais ses diaporamas et vidéos constitués de milliers de photographies. Cette rétrospective a déjà tourné dans plusieurs villes d’Europe et se déploie à Paris sur deux lieux.
Au Grand Palais sont montrés cinq diaporamas installés dans des pavillons dans lesquels on entre en pénétrant des architectures de tentures noires conçues par l’architecte Hala Wardé. On y voit son premier film, La Ballade de la dépendance sexuelle, constitué d’images prises du début des années 1980 au début des années 2020, et qui fut initialement projeté dans des boîtes de nuit et des soirées privées, avant d’être montré dans des institutions culturelles.
Puis les diaporamas plus récents qu’elle a consacrés à la communauté queer, à la dépendance aux drogues mais aussi aux plaisirs qu’elles peuvent procurer, ainsi qu’un travail intitulé Le Syndrome de Stendhal, qui met en regard des chefs-d’œuvre de musée avec des portraits de ses proches, au sujet desquels elle dit : « Je voyais les visages de mes ami·es dans les toiles. Stendhal décrivait la peinture comme une surface que l’imagination vient compléter. »
À ces cinq diaporamas s’ajoute une esquisse de film à venir sur Gaza, principal sujet de la prise de parole de Nan Goldin en ouverture de cette exposition qui a débuté le 18 mars.
Barbara
À quoi s’ajoute encore une installation multimédia présentée dans la chapelle de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière en forme d’hommage à la sœur aînée de Nan Goldin, Barbara, internée en hôpital psychiatrique durant son adolescence et suicidée à l’âge de 18 ans, installation déjà montrée dans le cadre du festival d’Automne il y a plus de vingt ans.
Celle-ci s’intitule Sisters, Saints, Sibyls et se présente comme un triptyque vidéo. Le premier chapitre, accompagné par une musique de chœurs médiévaux, est consacré à la légende de sainte Barbara, martyre chrétienne emprisonnée et décapitée par son père, retracée à partir de plusieurs images et tableaux religieux. Le deuxième retrace la vie de Barbara Holly Goldin à travers des photos de famille et des documents provenant des hôpitaux où elle a séjourné. Le dernier évoque l’adolescence de Nan Goldin et une vie marquée par l’addiction et des séjours en hôpital psychiatrique. L’installation a été conçue en collaboration avec la vidéaste et scénographe Raymonde Couvreu.
Nan Goldin, « This will not end well » a ouvert sur les deux sites du Grand Palais et de la chapelle de la Salpêtrière le 18 mars et reste visible jusqu’au 21 juin.
« Leonora Carrington »
Le musée du Luxembourg, à Paris, consacre une rétrospective à la peintre Leonora Carrington, née en 1917 en Angleterre, voyageuse incessante de Florence à Paris, du sud de la France à l’Espagne, avant de s’installer au Mexique pendant la Seconde Guerre mondiale.
À travers 126 œuvres, cette première exposition solo d’envergure consacrée à cette figure de l’art du XXe siècle, à la croisée du surréalisme, de la mythologie et de l’ésotérisme, est composée de six sections qui nous font avancer dans son œuvre et dans sa vie de façon chronologique et thématique.
On part ainsi des origines d’un Grand tour intérieur pour évoquer la Mariée du vent, surnom donné par son compagnon Max Ernst à Leonora Carrington, et aboutir, après être passé par L’Obscurité lumineuse, à la Cuisine alchimique, réunissant les passions à la fois culinaires, artistiques et ésotériques de Carrington. Son mécène, Edward James, écrivit que ses peintures étaient « non seulement peintes, mais aussi concoctées. Il semble parfois qu’elles se sont matérialisées dans un chaudron sur le coup de minuit ».
Leonora Carrington a pu autrefois être réduite à son statut de compagne du peintre Max Ernst, avec lequel elle vécut plusieurs années dans le sud de la France avant que la guerre ne les sépare lorsqu’il fut arrêté comme « étranger ennemi ». Elle avait pourtant affirmé : « Je n’avais pas le temps d’être la muse de qui que ce soit ; j’étais trop occupée […] à apprendre à devenir une artiste. »
À propos d’elle-même, la peintre écrivit : « J’ai compris qu’il était indispensable que j’extirpe de moi tous les personnages qui m’habitaient. J’ai dû me débarrasser de tout ce que m’avait apporté ma maladie, chasser ces personnalités et c’est ainsi qu’a commencé ma libération. J’ai senti que, sous l’action du soleil, j’étais une androgyne, la Lune, le Saint-Esprit, une gitane, une acrobate, Leonora Carrington et une femme. »
Le commissariat de cette exposition est signé Tere Arcq, historienne de l’art spécialiste du surréalisme au Mexique, et Carlos Martín, spécialiste de l’art moderne et du surréalisme.
« Huma Bhabha / Alberto Giacometti »
L’Institut Giacometti, à Paris, présente une exposition consacrée à l’artiste Huma Bhabha, née à Karachi (Pakistan) au début des années 1960 avant de s’installer aux États-Unis, dont les œuvres sont confrontées au célèbre sculpteur suisse. Huma Bhabha a conçu spécialement la plupart de ses pièces, qui tout à la fois se fondent et détonnent au milieu des œuvres de Giacometti, avec des effets de trouble et de ressemblance.
Entre hommage et humour, l’exposition s’intitule « Dénoue, boucle à boucle, les cheveux d’une idole avant que tes articulations se détachent… » Un titre emprunté à un vers du poète persan Omar Khayyam, qui entend saisir autant la précision du travail des artistes que le refus qu’ils partagent d’une figuration littérale qui les pousse à représenter des corps étirés, démembrés, parcellisés.
Pour les deux artistes, les corps et les visages humains sont les sujets essentiels, et le travail d’Huma Bhabha, qui pratique autant la sculpture, la peinture, la photographie que le collage, voisine donc avec des Giacometti : sculptures, dessins et photographies…
L’exposition met ainsi en parallèle la célèbre sculpture de Giacometti Homme qui marche, datant de 1960, avec une pièce de Bhabha intitulée Magic Carpet, faite d’un simple tapis sur lequel est posée une paire de jambes en mousse rose, chaussées de véritables bottes de caoutchouc.
Cinéma
Autre exemple, face à la Jambe du sculpteur suisse, Huma Bhabha éparpille au sol un corps en morceaux (une tête, des jambes et de petits bouts d’argile cuits) réalisé lors d’une résidence au Mexique (Untitled, 2022), créant à la fois rapprochement et distance, soulignés par le fait que Giacometti travaille avec des matériaux nobles et classiques, tandis que la plasticienne crée principalement des installations faites d’os, de polystyrène, de liège, d’argile, de plâtre, de fil de fer, travaillant avec des matériaux disparates.
Dans une pièce à part – le cabinet graphique –, on découvre un autre fil permettant de relier les deux artistes, passant l’image en mouvement, puisque Huma Bhabha qualifie Giacometti de « post-cinéma » au sens où son travail et sa perspective seraient imprégnés d’une esthétique cinématographique. On voit ici des planches contact inédites d’Ernst Scheidegger, où les sculptures de Giacometti sont photographiées en extérieur, un peu comme des storyboards de cinéma, confrontées avec des sculptures de Bhabha photographiées comme des scènes de cinéma.
Le commissariat de l’exposition est signé Émilie Bouvard, qui évoque moins un dialogue historique qu’un « compagnonnage sensible » entre les deux artistes.
Le dialogue entre Alberto Giacometti et Huma Bhabha, organisé par l’Institut Giacometti à Paris, est visible depuis le 6 février et jusqu’au 24 mai.
Avec :
Margot Nguyen, travailleuse de l’art indépendante ;Hélène Soumaré, critique d’art.
« L’esprit critique » est un podcast enregistré et réalisé par les équipes de Gong.
Source:
www.mediapart.fr




