De la musique avec Radio Club, de l’anticipation avec Karl, de l’Histoire avec Gen aux pieds nus, de l’onirisme avec Nocturnos, de la dictature de l’audimat avec Chère historienne, et de la dictature tout court, en Iran, avec Une voix pour la liberté : cette sélection, nécessairement non exhaustive et totalement subjective, est marquée par la diversité des thèmes abordés par les auteurs et par leur diversité graphique.
« Karl » de Cyril Bonin : un robot qui vous veut (réellement) du bien
L’histoire se déroule dans un temps incertain, un futur aux couleurs sépia. Le nouveau monde ressemble furieusement à l’ancien. À la campagne, entourés d’arbres, Magda et Karl se regardent les yeux dans les yeux. Trois personnages, donc : la nature, une humaine et un robot. Magda vient de perdre son père dans un accident de voiture. Le véhicule de Charles Brooks, PDG de la Crown Bank, s’est encastré contre un arbre. Au volant, il y avait Karl, un robot. Karl fait partie du dernier modèle de « Life companion ». Il est appelé à témoigner à la barre. Fabriqué par les hommes, il sera jugé par eux. Cyril Bonin introduit, avec beaucoup de subtilité, des interrogations philosophiques. Un robot peut-il mettre sa vie et celle de son propriétaire en danger pour en sauver une autre ? Karl est-il désespérément humain ? En plus d’être un excellent conteur, Cyril Bonin est un dessinateur et coloriste talentueux. Karl, une ode à la nature et à l’altérité.
Karl, Cyril Bonin, éditions Sarbacane, 112 pages, 22 euros
« Chère historienne » de Joff Winterhart : d’amitié et de combat
Les gens normaux sont extraordinaires. « Oh, j’espère ne pas être condescendante mais vous savez ce que c’est YouTube ? » demande très gentiment Lucy, jeune productrice d’émissions historiques pour la télévision, à Margaret, professeure d’histoire. « Non, ma chère, pas du tout, je crains d’être désespérément, irrémédiablement dépassée par le monde moderne ». Entre elles deux, plus de trente ans de différence d’âge. Ressenti sur le plan technologique : quelques siècles. Lucy s’est retrouvée, presque par hasard, dans un amphithéâtre à suivre une conférence de Margaret sur les rites et coutumes mortuaires du XVIIe siècle. « Match » immédiat, encore un mot que Margaret ignore sûrement. Séduite donc, Lucy est convaincue que Margaret est capable de rendre n’importe quel sujet vivant et intéressant. Et propose à la professeure d’animer une émission pour la télévision. Joff Winterhart, avec son trait inspiré et son humour subtil, nous plonge dans une histoire émouvante entre deux personnes qui nouent une relation amicale malgré, ou grâce à, leurs différences. Une œuvre poétique et émouvante.
« Chère historienne » de Joff Winterhart, traduit par Martin Richet, éditions Ça et Là, 184 pages, 26 euros

« Gen aux pieds nus » : retour à Hiroshima
L’auteur, Keiji Nakazawa, avait six ans en août 1945 lorsque les Américains ont largué la première bombe atomique sur sa ville natale, Hiroshima. Parmi les 140 000 morts, son père, son frère et ses sœurs. Il fut irradié tout comme sa mère qui décédera une vingtaine d’années plus tard. Le célèbre mangaka, lui, disparaîtra d’un cancer à l’âge de 73 ans, en 2012. Son œuvre en dix volumes retrace la vie d’un jeune garçon à Hiroshima de 1945 à 1953. On voit à travers lui l’évolution du Japon. Dans ce quatrième tome, qui s’ouvre par l’arrivée du nouveau maître du pays, le colonel MacArthur, Gen retrouve ses deux grands frères. Dans le précédent volume, il avait avec sa mère et sa petite sœur quitté la ville pour s’installer dans un village. Où ils n’étaient pas les bienvenus. De retour désormais dans sa ville natale, Gen découvre un pays en ruine et une population livrée à elle-même. Comment survivre ? Gen, tiraillé par la faim, cherche sa voie dans une ville méconnaissable où les profiteurs de la guerre font la loi.
« Gen aux pieds nus », tome 4, Keiji Nakazawa, traduit du japonais par Vincent Zouzoulkovsky, éditions Le Tripode, 287 pages, 13,90 €

« Nocturnos » : une ode dessinée aux mystères de la nuit
C’est un album dont la couverture (ci-dessous), aussi splendide qu’intrigante, est la meilleure porte d’entrée. L’autrice et illustratrice espagnole Laura Pérez nous plonge dans l’univers onirique de la nuit, où l’étrangeté est reine. Un monde aux contours mouvants, dans lequel elle entremêle différentes réalités et différents territoires, comme une exploration de nos nuits à tous. Qu’elles soient blanches ou d’ébène, trop courtes ou interminables, magiques ou cauchemardesques, elles restent insaisissables et fascinantes. Dans ces pages d’un noir mat velouté au graphisme délicat, une femme insomniaque trompe sa solitude en dialoguant avec une IA sur son téléphone, un enfant rencontre une créature surnaturelle entre rêve et réalité, un vieillard se réveille comme toujours du même cauchemar, une chouette s’ébroue sous les étoiles et des questions métaphysiques s’invitent dans les consciences. « La nuit ne nous appartient pas, elle a ses propres habitants et ses propres mystères », observe l’autrice dans ces chemins de traverse méditatifs et ténébreux à lire sous la couette, au cœur de la nuit.
« Nocturnos » de Laura Pérez, éditions Morgen, 192 pages, 24,90 euros

« Bleu de chauffe » : retour sur une année 1983 sous haute tension politique
Alors que le RN se rapproche du pouvoir, cet album nous replonge dans le climat particulier du début des années 1980, précisément en 1983, lorsque le Front National, l’ancêtre du RN, connut ses premiers succès électoraux et conquit sa première municipalité, à Dreux. Cette année-là fut aussi marquée par plusieurs crimes racistes et par la Marche pour l’égalité et contre le racisme, dite aussi Marche des Beurs. Dans ce récit fictionnel, Lionel Chouin raconte les luttes ouvrières, l’émergence des premiers représentants syndicaux immigrés, et les basses manœuvres pour les diviser et les faire taire, par le prisme de trois personnages. D’un côté un père, Ahmed Halfaoui, ouvrier syndiqué chez Citroën à Aulnay-sous-Bois, et sa fille, Karima, une punkette qui n’a pas froid aux yeux, fait de la boxe, écoute Bérurier Noir et n’hésite pas à rentrer dans le lard des bandes de « skins fachos » qui croisent son chemin. Un troisième personnage, Sergio, leader d’une bande de skins, couvert de tatouages nazis, nous montre l’autre camp et les manipulations politiques dont il fait l’objet. L’hyperviolence incontrôlable de Sergio et ses conséquences servent de point de bascule au récit. Le dessin tranchant et stylisé de Lionel Chouin, qui faisait déjà merveille sur l’album consacré au manager des Sex Pistols, Malcolm McLaren, se limite au bleu et rouge pour cette pertinente piqûre de rappel face à l’actuelle montée de la haine et des extrêmes.
« Bleu de chauffe » de Lionel Chouin, éditions Glénat, 120 pages, 22 euros

« Une voix pour la liberté » : Toomaj Salehi, un rappeur iranien en résistance
En Iran, les rimes engagées se payent au prix fort. En révolte contre le régime des mollahs, le rappeur iranien Toomaj Salehi, âgé d’une trentaine d’années, a été jeté en prison, a connu la torture, les menaces et a été condamné à mort avant que cette sanction ne soit finalement annulée. Née en Iran et grandie en France, l’autrice, dessinatrice et blogueuse, Bahareh Akrami, a réalisé cet album afin que des voix comme celle-ci « soient amplifiées » et ne tombent pas dans l’oubli. Elle rappelle le contexte de la création en septembre 2022 du mouvement de protestation Femmes, Vie, Liberté, brutalement réprimé, et détaille de quelle façon la République islamique contrôle tout et tout le monde, en y mêlant des éléments de sa propre vie et l’exil clandestin de sa famille dans les années 1980. Elle livre en parallèle les paroles des chansons de Toomaj, suivi par une grande partie de la jeunesse de son pays. « En Iran, le bonheur est un crime. Danser est un crime (…) Nous avons affaire à une mafia prête à tuer la nation tout entière pour garder le pouvoir, l’argent et les armes », déclare le rappeur en octobre 2022 sur une chaîne occidentale (CBS Canada), quelques jours avant son arrestation musclée. L’autrice complète son récit avec quelques phrases d’un dialogue arraché à distance avec le rappeur via les réseaux sociaux. Toomaj a publié le 4 février 2026 un message qu’il concluait par : « Certains ont été saignés, des amoureux de la liberté à qui on a volé la vie, mais jamais la dignité. Nous aussi, sommes encore vivants. Et nous restons debout. Pour la liberté et la justice. »
« Une voix pour la liberté » de Baraheh Akrami, éditions Delcourt, 108 pages, 17,50 euros

« Radio Club » : l’histoire du premier night-club hip-hop de Los Angeles
C’est une page méconnue du hip-hop à la sauce « west coast » que nous raconte cette BD. Celle de la première boîte de nuit hip-hop montée au début des années 1980 dans un théâtre à l’abandon de Los Angeles par le Français Alex Jordanov (ici au scénario), épaulé du célèbre Ice T, qui n’était alors qu’un rappeur débutant vivant de combines et de rapines. Un club dont les soirées sont devenues mythiques. Grand Mixer DST et Rammellzee sont aux platines pour l’ouverture, Prince y découvre avec admiration l’énergie des rappeurs, Madonna vient y interpréter son premier single sur scène, Michael Jackson passe y dénicher des danseurs pour son clip Thriller et les Red Hot Chili Peppers donnent un coup de main à l’entrée. Au dessin Ké Clero, qui est aussi tatoueur et s’est beaucoup documenté pour cet album, ressuscite le Los Angeles des années 1980, ses avenues, ses voitures, ses enseignes et ses magasins de vinyle. « Blancs, Noirs, Hispaniques se côtoient en harmonie dans la boîte de nuit. Mais avec ce public nocturne hétéroclite et festif, les emmerdes sont inévitables », écrit Alex Jordanov, qui finira en prison suite au dérapage de trop d’Ice T, qui a validé cet album.
« Radio Club, a west-coast true story of hip-hop » d’Alex Jordanov et Ké Cléro, éditions Glénat, 144 pages, 25 euros

« Hypersurveillance » : une enquête sur les nouveaux outils de contrôle
Vous discutez avec une collègue de vos futures vacances en Italie et vous recevez peu après sur votre smartphone une publicité pour des vacances en Toscane. Nos téléphones nous écoutent-ils? Cette question (dont la réponse est oui, dans une certaine mesure, mais les assistants vocaux vous écoutent bien plus sûrement) sert de point de départ à cette enquête qui nous emmène beaucoup plus loin dans les arcanes de la surveillance de masse. Cet album revient sur les scandales Cambridge Analytica, Pegasus, Predator et Red Wolf, et alerte sur la mise en péril de notre vie privée, de notre liberté et de nos droits. Il montre que non seulement les grandes sociétés de la tech sont devenues des kleptocraties numériques qui s’engraissent sur nos données, mais qu’elles sont aussi capables de manipuler l’opinion et, en cela, mettent en danger la démocratie. La tendance sécuritaire progresse partout dans le monde et la surveillance commerciale de masse se confond dangereusement avec la surveillance d’Etat, mettent aussi en lumière les auteurs. La reconnaissance faciale et la surveillance vidéo algorithmique ne font qu’aggraver le tableau, alors que la voix est aussi en passe de devenir un instrument biométrique (elle l’est déjà en Chine, où les membres de la communauté Ouighour doivent enregistrer leur voix pour obtenir un passeport). On ne le répètera jamais assez : nous vivons en démocratie aujourd’hui mais qu’en sera-t-il demain ? Cette enquête d’une grande clarté publiée en collaboration avec Amnesty, prouve une nouvelle fois la force de la BD pour mettre des questions un peu complexes et leurs enjeux à la portée de toutes et tous.
« Hypersurveillance » par Julie Schibling et Rémi Torregrossa, éditions Delcourt, 136 pages, 20,50 euros

Source:
www.franceinfo.fr




