Sous les cendres volcaniques qui ont submergé Pompéi, d’autres types de cendres ont été conservées : les résidus de combustion dans les encensoirs et les autels destinés au culte des divinités. Ces laraires (lararia) constituaient le cœur de la domus romaine ; on y vénérait des divinités protectrices telles que les Lares, les Pénates, et le Génie du pater familias, auxquelles on offrait du vin, de la nourriture et des offrandes fumigatoires.Si près de 600 autels domestiques ont été recensés à Pompéi, il est rare d’y retrouver des résidus organiques brûlés. Deux encensoirs non encore examinés ont cependant livré des cendres exploitables. Il s’agit pour le premier d’une coupe à encens en terre cuite en forme de gobelet, mise au jour en 1954 dans la maison surnommée Officina di Sabbatino, qui était en cours de rénovation lors de l’éruption du Vésuve, et, pour le second, d’un bol hémisphérique orné de trois figures féminines découvert en 1986 dans le sanctuaire domestique d’une villa de Boscoreale, à proximité de Pompéi.
Autel domestique dans la Casa del Larario del Sarno, avec des statuettes de Lares, une lampe et un encensoir (Pompéi I.14.7). Crédits : Pompéi, Archivio Fotografico / Eber et al., Antiquity, 2026
Chêne, laurier et fruits étaient offerts en sacrifice
Pour savoir ce qu’ils contenaient autrefois, une équipe internationale de chercheurs a prélevé des échantillons de matière carbonisée pour les soumettre à des analyses chimiques (par chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse) et isotopiques aussi peu invasives que possible. Ces analyses ont révélé que les propriétaires des deux encensoirs y brûlaient principalement des plantes et des parties de plantes ligneuses. Les cristaux de silice (phytolithes) présents dans les cendres indiquent plus précisément l’utilisation de chêne, de laurier, et de rameaux de plantes à fruits à noyau de la famille des Moracées (figuier, mûrier) et du genre Prunus (cerisier, abricotier, pêcher, prunier, etc.).
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Ces plantes étaient brûlées en l’honneur de dieux spécifiques
Ces résidus correspondent aux types de dépôts votifs décrits dans les textes, confirmant que « les offrandes végétales étaient une pratique courante dans le culte domestique pompéien », notent les chercheurs dans la revue Antiquity, et que « la plupart des plantes utilisées comme offrandes étaient cultivées localement ».D’ailleurs ces plantes n’étaient pas choisies au hasard ; selon les auteurs romains, chacune était consacrée à un dieu spécifique : « le chêne était l’arbre sacré de Jupiter, tandis que le laurier était brûlé en l’honneur d’Apollon », expliquent les chercheurs.

Coupe à encens en terre cuite contenant encore des résidus de cendres découverte dans l’Officina di Sabbatino, une maison qui était en train d’être transformée en auberge au moment de l’éruption du Vésuve. Crédits : Johannes Eber / Eber et al., Antiquity, 2026
Un produit dérivé du raisin
Quid du vin, qui apparaît fréquemment dans les représentations de libations sur des autels domestiques ? « Les analyses moléculaires indiquent également la présence d’un produit dérivé du raisin dans l’un des encensoirs », remarque l’archéologue Maxime Rageot, coauteur de l’étude, dans un communiqué. « Cela pourrait correspondre à l’utilisation du vin dans les rituels telle qu’elle est décrite dans les textes et représentée dans l’iconographie romaine, et cela montre en même temps à quel point il est important de compléter les études archéologiques par des analyses scientifiques. »

Encensoir en forme de bol orné de trois figures féminines, découvert dans une villa rustica de Boscoreale. La figure allongée représente probablement une défunte vénérée après sa mort. Crédits : Johannes Eber / Eber et al., Antiquity, 2026
Une résine d’arbre venue de très loin
Autre ingrédient, et non des moindres : les chercheurs ont identifié des résidus de résines végétales provenant d’un arbre de la famille des Burseraceae, des résineux originaires des régions tropicales et subtropicales. Il ne s’agit pas forcément d’encens, car les biomarqueurs caractéristiques de l’arbre à encens (Boswellia sacra) n’ont pas été détectés dans tous les échantillons. Les chercheurs penchent plutôt pour la résine d’un arbre du genre Canarium, également connue sous le nom d’élémi.L’encens est issu du sud de la péninsule arabique ou d’Afrique de l’Est, tandis que l’élémi proviendrait d’Afrique subsaharienne ou des forêts tropicales d’Asie, d’Inde en particulier. Or d’autres découvertes réalisées à Pompéi suggèrent des relations avec l’Inde, telle une statuette représentant la déesse Lakshmi qui a été trouvée dans la Casa della Statuetta indiana. La provenance éloignée de cette résine fournit ainsi la première preuve archéologique de l’importation de résines d’arbres exotiques et d’offrandes d’élémi dans les pratiques cultuelles domestiques à Pompéi.
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Plus, « cette résine d’élémi souligne l’intégration de Pompéi dans un réseau commercial s’étendant bien au-delà des frontières de l’Empire romain », expliquent les chercheurs, corroborant des échanges à longue distance depuis l’Arabie, l’Afrique et l’Asie et des transports de marchandises vers l’Europe romaine à travers la mer Rouge, puis via Alexandrie, depuis au moins le 1er siècle avant notre ère.

L’encensoir numéro 2 in situ dans le sanctuaire domestique de Boscoreale. Crédits : Pompéi, Archivio Fotografico / Eber et al., Antiquity, 2026
Reconstituer les odeurs et les pratiques quotidiennes du passé
Les résultats de ces analyses sont importants car les textes et l’iconographie font surtout mention de l’encens comme substance utilisée dans les offrandes votives, même si jusqu’à présent aucune trace n’en a été trouvée sur le site archéologique. Des inscriptions indiquent ainsi le prix du thus (nom latin de la résine de Boswellia, ou encens) et le fait que 10 kilos d’encens ont été brûlés lors des funérailles d’un magistrat.Les seuls résidus jusqu’à présent identifiés (par observation au microscope) sur des autels et dans des sanctuaires combinaient des végétaux et animaux locaux : pignons de pin, noix, figues, grenades, dattes, olives, coquilles d’œufs et vertèbres de poissons. On sait à présent qu’à ces offrandes classiques – mais non moins choisies –, les Pompéiens ajoutaient une note parfumée qui devait très certainement valoir plus cher, mais dont ils disposaient tout de même facilement. C’est un pas de plus dans la reconstitution des odeurs de la ville et des pratiques cultuelles de ses habitants avant leur disparition.
Source:
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