Jeudi 15h30. Marc hésite. Quelque chose cloche dans ce rapport — il ne saurait pas dire quoi exactement, mais ça résiste. Il ouvre la fenêtre d’Hayato. C’est ainsi que son équipe appelle leur outil IA. La réponse arrive, claire, immédiate. Il soupire. Ce sont des heures de débat inconfortable qu’il vient d’éviter, et une décision de plus qu’il prend vite, et bien. Il a toujours été apprécié pour ça.
Quand la rapidité court-circuite la pensée
Aujourd’hui, tout le monde sprinte vers l’IA pour des réponses, tout en bousculant la question. Prompt après prompt, nous accumulons des outputs sans vraiment savoir à quelles questions nous répondons, ni ce que ces réponses révèlent de nous. Et si cette intelligence augmentée révélait surtout l’étendue de notre intelligence non utilisée ?
Nous utilisons l’IA pour aller plus vite. Et c’est exactement le problème.
Non pas parce que la vitesse est mauvaise. Mais parce que la vitesse, dans un environnement saturé d’information, ne fait pas avancer la pensée, elle la court-circuite. Nous déléguons à l’outil le moment même où nous devrions penser. Et pour rendre cette délégation confortable, nous anthropomorphisons : nous donnons un nom à l’outil, une voix, une présence, et même une autorité. Hayato devient un sage âgé, à méditer au pied d’un arbre, oracle tout-puissant, riche en données mais sans une seule cicatrice d’expérience de vie.
Est-ce cela que nous appelons de l’intelligence augmentée ?
Un reflet organisé de ce que nous lui apportons
L’IA ne produit pas vraiment de pensée. Elle produit le reflet organisé de ce que nous lui apportons. Un prompt flou retourne un flou poli ; une question précise, une précision utile ; et un prompt mal construit, une hallucination. Le niveau de l’output est toujours le miroir du niveau de l’input, et donc, de celui (celle) qui pense.
Nous n’utilisons consciemment qu’une fraction infime de notre capacité cognitive ; non par manque de talent, mais par manque de temps. Comme si ralentir pour penser n’était plus une compétence, mais une faiblesse.
Une réponse de survie, et non une stratégie
Aller plus vite est une réponse de survie, non une stratégie. Notre cerveau, tel un athlète de haut niveau, a besoin de temps : du temps pour se muscler, se nourrir, récupérer. Privé de ce temps, il maintient l’illusion de la performance, une performance creuse.
C’est aussi dans ce temps-là que se construit l’intelligence collective : pas dans la rapidité des outputs, mais dans la lenteur des vraies conversations.
Notre usage intensif de l’IA met ainsi un projecteur brutal sur ce que nous avons progressivement laissé dans l’ombre, comme la clarté de la pensée, la qualité de l’écoute, la capacité à dissocier faits et interprétations, l’aptitude à tolérer l’incertitude sans réagir immédiatement, ou le courage d’un désaccord assumé.
Le leader augmenté n’est pas celui(celle) qui utilise le mieux l’outil. C’est celui(celle) qui a suffisamment travaillé son self-leadership pour que l’outil amplifie quelque chose de réel. Il(elle) peut ainsi permettre le temps de rendre l’impact collectif possible.
Et si le leader augmenté était surtout humain ?
Jeudi 15h30. Marc hésite. Quelque chose cloche dans ce rapport. Pas une erreur visible ; une sensation. Un mélange de papillons dans l’estomac, d’un cœur qui rate un battement, et d’une zone sombre au fond de la tête qu’il ne sait pas encore nommer. Il ouvre le chat d’équipe : « On a fait un travail de fond solide avec Hayato sur le rapport. En même temps, je sens qu’on passe à côté de quelque chose. Qui peut se libérer trente minutes dans les deux heures qui viennent ? » Cette tension qu’il connaît bien est déjà là. Elle se pointe toujours quand il choisit de creuser plutôt que de conclure. Faire patienter les décideurs. Tenir l’inconfort. Il soupire. Ce sont des heures difficiles qui s’annoncent. Résister à la tentation de la réponse rapide pour s’assurer d’avoir la bonne question, son équipe a toujours été appréciée pour ça.
Une intelligence augmentée. Oui. Mais en quoi ?
En un leader plus rapide, plus réactif, plus dépendant du flux. Plus robotique aussi, dont les décisions ressemblent progressivement aux outputs de l’outil qu’il (elle) consulte. Un leader dont l’équipe s’appauvrit en conversations, en friction productive et en intelligence collective. Et derrière une culture d’entreprise qui s’embourbe dans les cercles vicieux de l’urgence et du FOMO.
Ou en un leader plus incarné. Un leader qui ralentit précisément parce qu’il(elle) a plus d’informations à intégrer. Un leader qui cultive ses émotions comme outil de discernement ; et qui comprend, comme Damasio* l’a démontré, que décider sans corps, sans affect, et sans la texture du réel, c’est décider mal. Et s’en suit une culture d’entreprise qui s’élance dans les cercles vertueux de l’organisation apprenante.
L’augmentation ne vient pas de l’outil
L’augmentation vient du travail intérieur que l’outil ne fera jamais à votre place. Alors, avant d’ouvrir votre IA après la lecture de cette tribune, une seule question pour vous. Soixante secondes minimum.
« Ce prompt que je m’apprête à écrire — est-ce un gain de pensée, ou une façon d’éviter d’en avoir une ? »
C’est là que commence la vraie intelligence augmentée.
*Antonio Damasio, professeur de neurologie à l’université d’lowa.
(Les tribunes publiées sont sous la responsabilité de leurs auteurs et n’engagent pas CB News).
Source:
www.cbnews.fr




