Frédéric Paulin ouvre son roman par l’odeur, la matière et la mort. Le meurtre du capitaine Pierre Luchaire, retrouvé égorgé derrière un abattoir, lance une enquête noire où le polar procédural se charge d’une critique de la viande de masse, du contrôle sanitaire, de la violence policière et des radicalités militantes. « Cette année, il y aura quatre-vingts kilos de plus. Oui, le capitaine Pierre Luchaire devait peser quatre-vingts kilos. »
Le livre tient dans cette articulation entre investigation et cartographie morale. Étienne Barzac, commandant de l’IGPN usé, solitaire, reconstitue la trajectoire de Luchaire à partir d’un dossier administratif, de notes de service et de déplacements qui le mènent vers les marges de l’élevage industriel.
La trame avance par strates, sans perdre sa tension, et fait émerger Gwenaëlle Martin, Damien Ganz et un réseau où se croisent compassion animale, clandestinité et brutalité humaine.
Paulin réussit surtout ses personnages. Barzac ne se réduit jamais au cliché du flic cabossé : son obstination, sa fatigue et sa lucidité en font une présence dense. « Livia a cinquante-cinq ans et, désormais, un cancer en phase terminale. Et elle est seule. »
En plaçant l’agonie de Livia au contact de l’enquête, le roman oppose la violence spectaculaire du crime à une autre destruction, intime et irréversible. Salima Belloumi ajoute encore une ligne de fracture : derrière la policière compétente se dessine une femme prise dans la honte et le déni.
La narration impressionne par son rythme nerveux et sa construction froide. « Le dossier concernant le capitaine Pierre Luchaire à défaut d’autres pistes, suit un classement chronologique : de ses premiers ennuis avec l’IGPN à sa mort. Barzac se plonge dans la lecture de cette vie disparue, de cette vie qu’il va devoir reconstituer. » Tout un dispositif qui apporte une tension presque autopsique.
Quelques réserves demeurent. Le trait idéologique de certains militants tend parfois à la démonstration, et plusieurs dialogues appuient plus qu’ils ne suggèrent. Mais cette frontalité fait aussi la force du livre. Le Sang de la Bête transforme une enquête criminelle en plongée dans les hypocrisies d’une société qui délègue la mise à mort tout en refusant d’en regarder les mécanismes.
Source:
actualitte.com




