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"Le plus important, c'est la transe" : rencontre avec un magicien du saxophone, Julien Soro, en tournée avec son projet "The Other Side of Water"

Fort de deux décennies d’explorations musicales, le virtuose du saxophone jazz s’est associé avec la pianiste Delphine Deau pour monter son dernier programme « The Other Side of Water », qu’il revisite dans une somptueuse version orchestrale.

C’est un musicien habité. Quiconque a vu Julien Soro partir dans un solo de saxophone sait que le personnage n’est pas un humanoïde comme les autres. Tel un alien en lévitation, bouillonnant derrière ses lunettes et sa barbe, sous son bonnet coloré ou sa casquette, le quadragénaire aux allures d’ado est bel et bien d’ailleurs. Depuis ses débuts, il trace sa route avec persévérance dans le jazz et les musiques improvisées, dans la catégorie des étonnants explorateurs, dirigeant ou codirigeant des groupes aux structures variées, souvent audacieuses, et s’aguerrissant au sein de grands orchestres. Son dernier projet, The Other Side of Water, intimiste, poétique et lumineux, a été composé et enregistré en duo avec la pianiste Delphine Deau, fondatrice notamment du Nefertiti Quartet. Un répertoire revisité ces derniers mois par un ardent et tempétueux nonet, The Other Side Orchestra. La formation, qui a rempli le Studio 104 de Radio France le 28 mars en première partie des Américains de The Bad Plus – une « grande source d’influence » pour le musicien français -, se produira le 7 mai à Tours, puis sur différentes scènes franciliennes.

Julien Soro est né à Paris le 4 mai 1981 d’un père professeur de collège et d’une mère institutrice. Son père, enseignant en lettres puis en arts plastiques, devient plasticien et prend la charge d’une galerie d’art. Sorti en 2007 du Conservatoire national supérieur de musique et danse de Paris (CNSM), le saxophoniste joue très vite avec d’anciens condisciples de la classe de jazz comme le contrebassiste Raphaël Schwab, son « meilleur ami et la personne la plus proche de (lui) musicalement », puis il rencontre le guitariste Frédéric Maurin qui l’invite en 2008 à rejoindre son orchestre Ping Machine. Soro reste fidèle à Maurin jusqu’à la fin de l’aventure de ce big band brillant et novateur, et au-delà, puisqu’il le suit en 2019 quand il prend les rênes de l’Orchestre national de jazz (ONJ) pour six ans.

Julien Soro cultive aussi le goût des petites formations comme le duo Schwab Soro, les quartets Big Four, Big Fish, le trio Players… Avec la pianiste trentenaire Delphine Deau, dont il a été le formateur en 2008, il a cosigné l’album The Other Side of Water, sorti fin octobre 2025 chez Pegazz & l’Hélicon, collectif qui fédère des artistes de leur constellation musicale. Leur répertoire s’articule autour du concept de la résonance, à commencer par celle entre les deux côtés de l’eau. Une version pour neuf instrumentistes a vu ensuite le jour. Les arrangements ont été confiés à trois orfèvres de l’exercice : Frédéric Maurin, Raphaël Schwab et le pianiste Grégoire Letouvet. Après l’expérience scénique, The Other Side Orchestra enregistrera un album en septembre.

Franceinfo Culture : Quel a été votre premier choc musical ?Julien Soro : Le saxophoniste qui m’a donné envie de jouer du saxophone – et le premier choc musical – c’est Sonny Rollins. Je l’écoutais via les cassettes et les disques de mon papa. J’ai entendu Rollins quand j’étais dans le ventre de ma mère ! Ils ont assisté à un de ses concerts au Théâtre de la Ville (à Paris, ndlr). Mes parents allaient voir beaucoup de concerts quand ma mère était enceinte, puis quand j’étais très jeune. Le jazz, je suis tombé dedans dès le départ. Je ne peux pas trop mentionner d’autres musiques.

Le saxophone s’est donc imposé tout de suite comme une évidence ?Dans mon esprit, il y a eu très vite cet instrument et ce saxophoniste. Après, ça a été le chant. Enfant, j’ai beaucoup chanté parce que je ne pouvais pas commencer tout de suite le saxophone. J’étais très mince, très maigre et je ne mangeais pas beaucoup. J’ai voulu commencer le saxophone à 7 ou 8 ans mais ça m’a été interdit pour des raisons physiques. J’avais débuté le piano auparavant, à 5 ou 6 ans. Mais le piano a été un instrument difficile pour moi. Trop cérébral, trop stressant. Je sentais bien que j’avais besoin de respirer pour faire du son. Cela passait beaucoup par le chant. Mais j’avais déjà en tête le désir et le projet, quand j’atteindrais enfin la bonne taille et le bon poids, de pouvoir commencer le saxophone. J’ai dû attendre mes 11 ans.

À quel moment avez-vous voulu en faire votre métier ?Je ne suis pas fils de musicien, donc ça n’a pas été une évidence d’en faire un métier. J’ai commencé à improviser dans des groupes vers 13 ou 14 ans. Puis, j’ai été en horaire aménagé au lycée Racine (à Paris) et ça m’a propulsé vers le monde des musiciens. Autour de moi, il y avait des musiciens classiques et même jazz qui voulaient déjà en faire leur métier. Petit à petit, je suis rentré dans cette sphère. Mais je n’ai décidé que plus tard de devenir musicien professionnel. Après le bac, j’ai fait des études d’histoire. Ça a été un long cheminement de vouloir en faire un métier et de me dire que ce serait possible. Mais je pense que ça a toujours été là.

L’improvisation, c’est une envie et un plaisir qui ont surgi très vite ?Oui, je crois que c’est venu de l’amour que j’avais pour le jazz et de comment je voyais les musiciens professionnels s’exprimer en concert, librement, prendre des solos, jaillir d’un orchestre. Ça m’a toujours plu, intrigué, et je crois aussi, de par mon caractère, que ça m’a libéré de plein d’angoisses. La musique écrite m’a toujours fait un peu peur, elle m’a angoissé, et la performance musicale m’a toujours stressé. Quand on improvise, on a moins le temps de penser à ça. C’est dans cette instantanéité que je me suis retrouvé le plus à l’aise, le plus détendu, donc le plus performant.

Beaucoup de musiciens diront au contraire que ce qui les sécurise, c’est que les choses soient déjà écrites !Tout à fait. Construire un discours dans l’instant, ça peut aussi rejoindre ce qu’on appelle l’oralité. Quand je cause, quand je joue et que ça se passe dans l’instant, alors je ne suis plus dans une pensée. Je suis dans un geste et je me sens beaucoup plus à l’aise. J’aime bien l’idée de mouvement. Pour moi, quand c’est figé, c’est plus difficile.

En dehors de Sonny Rollins, quels sont vos autres artistes de référence ?Il y a eu beaucoup de pianistes parce que c’est un instrument qui m’a résisté, mais qui m’a toujours intrigué, fasciné. Très jeune, j’ai aimé Keith Jarrett. Côté saxophonistes, j’ai adoré évidemment John Coltrane, j’ai énormément écouté My Favorite Things (album et titre de 1961, ndlr), Olé Coltrane (idem)… Depuis que je suis très jeune, j’ai aussi une passion pour l’altiste Art Pepper et le jazz West Coast (venu de Californie, ndlr). Quand j’ai commencé l’alto, il y avait cette envie de jouer comme Art Pepper qui était présente, et qui traîne encore un peu quand je joue des standards ou du jazz plus traditionnel.

Quel type de saxophone a votre préférence aujourd’hui, l’alto ou le ténor ?Je suis un saxophoniste qui n’a pas su choisir ! Je suis altiste au départ et je continue des projets à l’alto comme Schwab Soro et The Other Side Orchestra. C’est l’instrument avec lequel j’ai vraiment une connexion. Et en même temps, je devais jouer du ténor : parce que Rollins, parce que Coltrane, et parce que le ténor m’a apporté une sorte d’assise. La puissance du son du ténor, c’est quelque chose d’incroyable. Si je devais ne conserver qu’un instrument, je choisirais sûrement le ténor aujourd’hui. Mais je n’ai pas besoin de choisir ! J’ai joué de plus en plus de ténor ces dix ou quinze dernières années. Récemment, ça s’est stabilisé sur du 50/50, avec un peu de saxophone soprano en plus.

Qu’est-ce qui est le plus le plus puissant dans le jazz ?Je dirais que c’est la transe. Rentrer en transe, c’est fabuleux. Ça signifie être capable de ne plus sentir le poids des choses, de la réalité. Entrer dans une autre dimension dans la musique, et ça se passe individuellement. Ce qui est fabuleux aussi, c’est que c’est une transe collective. J’aime avoir le sentiment de communier avec les autres musiciens d’une façon totalement différente que par le langage. On communique par le son, ça nous fait rentrer dans un état qui devient une sorte de drogue, un peu comme peut le faire le sport.

Qu’est-ce qui a défini les directions artistiques que vous avez prises ?C’est toujours assez complexe mais je crois que j’ai un peu le sens de l’aventure. J’aime beaucoup les standards et la tradition du jazz, mais je n’ai pas pu me contenter de ça. J’ai été attiré petit à petit par des musiques qui me choquent dans le sens où elles viennent m’apporter ce que je n’avais pas dix secondes avant de les avoir écoutées. On pourrait appeler ça une forme de modernité, mais je ne suis pas attiré que par des choses modernes. Je suis attiré par des choses qui vont être modernes pour moi, qui vont me propulser dans ce présent et dans une envie d’avenir, dans quelque chose qui va me permettre d’aller plus loin dans la musique. J’ai le goût du risque dans la musique, dans ce que j’écris, dans les gens que je rencontre. J’ai été aventureux même dans les formes instrumentales de mes projets. J’ai monté un duo contrebasse saxophone, un quartette avec tuba, vibraphone, batterie, saxophone… Je pense que ça m’a coûté un peu, dans ma carrière parce que ce n’est pas si facile d’être apprécié quand l’instrumentarium est différent. Mais ça m’a aussi apporté énormément et ça m’a permis de créer d’autres espaces sonores, j’ai beaucoup joué sans harmonie. Ça revient à ce que j’aime de Rollins et même de Malaby. J’ai bientôt 45 ans et je continue à chercher une voix nouvelle qui vienne me déranger l’oreille ! Ça a été le cas avec le projet Ex Machina avec Steve Lehman avec l’ONJ de Fred Maurin. Jouer avec Steve, ça a été un choc. Ça laisse une trace dans mon oreille qui fait que je ne peux plus être celui que j’étais avant de l’avoir écouté et avant d’avoir travaillé avec lui.

Quelques autres rencontres déterminantes dans votre parcours musical ?À la fin de mes études, il y a un saxophoniste qui a été mon maître de loin, puis de près, puisqu’on s’est rencontré et qu’on a fait un disque ensemble, le ténor Tony Malaby. Au départ, c’est Fabien Debellefontaine (saxophoniste, flûtiste, ndlr) qui m’a ramené un de ses disques de New York : « Tu vas voir, ce saxophoniste va te plaire. » En 2007, je suis allé à New York, j’ai vu plusieurs concerts de groupes de Tony et j’ai découvert sa clique de musiciens new-yorkais. Ces musiciens, mais aussi ceux d’autres villes américaines, ont constitué le point de départ de plein de choses, d’envies de groupes. Je pense que Tony Malaby est aussi en filiation avec ce que je disais de Rollins. C’est quelqu’un qui vient de cette école de saxophonistes chanteurs. Il m’a beaucoup parlé des chanteurs lyriques, il m’a dit à quel point il aimait écouter des chanteurs d’opéra et s’en inspirait pour travailler le saxophone. Tony, c’est aussi un colosse de cet instrument. Et quand je l’ai écouté, je n’étais déjà plus le même saxophoniste. Il m’a guidé pendant quelques années.

Ce qui a compté aussi dans mon parcours, c’est que je suis devenu progressivement musicien d’orchestre. Je suis issu d’une petite famille de trois personnes, fils unique, et les grandes familles d’orchestre, ça me faisait un peu peur au début. Puis j’ai appris à aimer l’orchestre et me trouver dans un espace où il y a dix, quinze, parfois vingt personnes. Je le dois beaucoup à Frédéric Maurin qui m’a propulsé dans son orchestre Ping Machine, puis qui m’a donné le goût de cette pratique. L’orchestre, c’est une aventure autre où l’individualité doit se fondre, parfois jaillir, faire partie d’un tout, c’est passionnant et aussi extrêmement prenant.

Comment est né le projet commun avec Delphine Deau ?On a toujours été proches humainement et très connectés. On avait ce vieux désir de monter quelque chose ensemble quand on serait prêt, quand elle serait prête aussi parce qu’elle est plus jeune que moi, donc il y avait un trajet à prendre de son côté. Quand elle a rejoint le collectif Pegazz & l’Hélicon, ça s’est fait naturellement, on s’est rapproché musicalement. On s’est dit que c’était le bon moment. J’aime bien les duos et j’avais envie que cela soit d’abord dans une intimité, qu’on puisse chercher tous les deux, chacun à composer, à proposer des choses, à explorer des énergies qu’on connaît moins. On est tous les deux volubiles, très énergiques, et là, on a essayé de s’aventurer dans une introspection, un projet plus impressionniste. Au bout d’un an de jeu, j’ai soumis à Delphine l’idée d’aller plus loin et d’explorer dans un nonet ce répertoire qui serait arrangé par des gens extérieurs au projet initial.

Pourquoi la thématique de l’eau ?Elle est née de ma pensée, de ce regard que l’on peut avoir de soi-même quand on se regarde dans l’eau. Le miroir que nous renvoie l’eau, c’est nous-même mais en beaucoup plus trouble, je trouve ça fabuleux. Je voulais qu’on aille chercher dans cette musique ce qui pouvait y avoir de plus trouble en nous-même. Ça m’évoquait l’impressionnisme, Monet, les Nymphéas et tout ce qui pouvait y avoir d’aquatique dans la musique. On a traduit ça dans une musique de résonance, où on laisse vraiment résonner le son, avec un écho de quelque chose… Parfois, on a essayé de troubler notre son. Je travaille des techniques alternatives sur mon saxophone, où le son n’est plus lisse, il est sali. Après, il y a cette idée de l’eau, de son mouvement. J’effectuais une action culturelle en maternelle. On expérimentait le silence avec une classe et je voyais les yeux des enfants grands ouverts en écoutant le silence. Je leur disais : « C’est fabuleux le silence, parce qu’on peut écouter des choses qu’on n’écoute jamais… »

> À écouter : le concert de The Other Side Orchestra (direction : Julien Soro, Delphine Deau) donné le 28 mars 2026 à Paris à la Maison de la Radio, retransmis en direct dans le Jazz Club de France Musique et disponible en podcast

> Prochains concerts de The Other Side Orchestra :Jeudi 7 mai 2026 à Tours, au Petit FaucheuxSamedi 6 juin au Blanc-Mesnil, Espace culturelVendredi 12 juin à Ivry-sur-Seine, Théâtre AlephSamedi 19 septembre à Paris, Studio SextanSamedi 28 novembre à Chennevières-sur-Marne, Conservatoire


Source:

www.franceinfo.fr

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